SPG: Écriture inclusive : pourquoi tant de haine ? - 6/2021

SPG: Écriture inclusive : pourquoi tant de haine ?

L’écriture inclusive utilisée depuis longtemps dans les milieux militants continue de susciter des réactions fortes parmi ses détractrices et détracteurs outré·es par un point qui aurait l’outrecuidance d’être médian. L’offensive réactionnaire est forte. En Suisse et en France, des textes sont déposés pour interdire l’écriture inclusive dans les documents administratifs. À Genève, le PLR a déposé la motion 2697 « Pour le respect du français académique, non à l’écriture inclusive ». Sur le plateau de l’émission Forum, Murat Alder cosignataire indique ne pas vouloir interdire l’écriture inclusive, mais endiguer ce « phénomène qui essaie de se répandre et de s’imposer » afin qu’il n’envahisse pas les textes administratifs et législatifs.

Habituellement, les contradicteurs et contradictrices d’un langage inclusif avancent deux types d’arguments. Le premier est essentiellement cosmétique : l’écriture inclusive serait en effet « esthétiquement offensante ». Le second dénonce un délire de bourgeoises privilégiées qui ne parviendrait qu’à complexifier inutilement la langue et in fine à limiter son accès à une certaine population. L’écriture inclusive n’aurait donc d’inclusif que le nom et serait même excluante. En effet, « la multiplication des marqueurs orthographiques et syntaxiques » rendrait le texte illisible et imprononçable. Cette écriture troublerait « les enfants alors même que ceux-ci ont du mal à maitriser l’orthographe traditionnelle ». Murat Alder s’inquiète d’ailleurs pour les « personnes qui souffrent de troubles, telles la dyspraxie et la dyslexie » et « nos hôtes étrangers dont on attend qu’ils apprennent la langue nationale ». En effet, « ce n’est pas leur rendre service d’ajouter des exigences qui ne font qu’alourdir un texte ».

En tant que présidente de la SPG, je suis évidemment ravie que le PLR s’intéresse enfin aux élèves dyslexiques et à l’inclusion des locutrices et locuteurs allophones. J’espère que cette prise de conscience inespérée conduira les député·es PLR à voter les budgets pour l’école inclusive promise aux élèves genevois·es depuis 2015.
Pourtant, une fois de plus, le PLR ne fait que démontrer son incompétence et sa méconnaissance des sujets sur lesquels il prétend pourtant légiférer. En effet, sauf erreur de ma part, il n’a jamais été question d’utiliser et d’enseigner le point médian à l’école. De plus, l’écriture inclusive ne se limite pas à ce dernier. Il s’agit en effet d’une boite à outils infiniment riche et souple dont les locutrices et locuteurs de la langue française sont libres de disposer selon leurs envies et selon les contextes.

L’écriture inclusive, c’est quoi ?

Le langage et l’écriture inclusive désignent les différentes règles et pratiques visant à éviter toute discrimination sexiste par la langue à travers le vocable, la syntaxe, la grammaire ou la typographie. L’écriture inclusive vise donc à rendre une visibilité aux formes féminines et à neutraliser la binarité des genres. Ainsi l’utilisation de ces pratiques permet d’éviter un androcentrisme notamment marqué par l’utilisation dite générique de la forme grammaticale masculine. En effet, le masculin en français véhicule plusieurs sens. Il peut à la fois être spécifique ( se référant à l’homme ) ou générique ( se référant à l’humanité ). Or la recherche actuelle en sciences sociales montre que cette ambigüité sémantique est difficile à gérer pour notre cerveau qui tend à privilégier une interprétation masculine. Depuis les années 70, des études montrent effectivement que le sens spécifique du masculin est pratiquement impossible à inhiber.

Quelques outils de l’écriture inclusive

Si le débat se cristallise autour du point médian, le langage inclusif recoupe de nombreuses modalités dont certaines sont déjà bien en usage.

Les premiers pas dans les années 70 vers une écriture inclusive ont consisté à accorder les noms de métiers et de fonctions au genre de la personne qui l’occupe et donc à reféminiser les métiers en restaurant des formes comme « autrice », ou en en créant de nouvelles comme « agente ». À noter que si les termes « présidente » ou « pharmacienne » ont suscité d’importantes polémiques, le terme « institutrice », quant à lui, a toujours été bien accepté. Si l’utilisation d’un masculin générique biaise l’interprétation en faveur de référents socialement masculins, une étude a montré que présenter les noms de métier sous forme inclusive renforce chez les filles le sentiment d’accessibilité à des métiers stéréotypés masculins.

L’écriture inclusive admet également de varier les règles d’accord en accordant notamment à la majorité ou à la proximité afin de ne plus avoir à enseigner aux petites filles que « le masculin l’emporte sur le féminin ». La suppression de ces variantes au XVIIe siècle avait suscité de nombreuses polémiques et l’accord de proximité est d’ailleurs encore très présent dans l’usage oral.

L’utilisation de la double flexion, qui est aujourd’hui relativement admise, avait été très critiquée, dans la célèbre locution du Général de Gaulle « Français, Françaises, aidez-moi ». L’ordre de mention n’est quant à lui pas anodin. Dans notre société androcentrée, ce dernier est principalement sémantique, les hommes étant effectivement systématiquement mentionnés avant les femmes. Le seul contrexemple étant « Mesdames et Messieurs ».

La forme épicène vise à remplacer des mots ou substantifs genrés par des termes neutres. On peut utiliser notamment l’expression « droits humains » pour remplacer « droits de l’homme ». Si en anglais, l’emploi du pronom they singulier s’est imposée relativement naturellement vers la fin des années 90, en français l’utilisation de néologismes tels que « iel » ou « celleux » suscitent bien des émois.

Enfin quelques mots sur le point médian. Est-il vraiment nécessaire de préciser qu’il s’agit d’une abréviation ? Étudiant·es se lit évidemment étudiants, étudiantes. D’ailleurs personne n’a jamais accusé les parenthèses marquant un éventuel pluriel de disloquer un texte.
Aussi, l’Educateur utilise l’écriture inclusive depuis janvier 2019 et les rétines de ses 8000 abonné·es ne semblent pas avoir pris feu. De plus, vous l’aurez peut-être constaté, je me suis moi-même prêtée au jeu d’utiliser les modalités énoncées ici et je suppose que mes lectrices et lecteurs s’en remettront.

Si le PLR prétend défendre une langue accessible pour toutes et tous, je me permets de rappeler que l’orthographe traditionnelle française est non seulement extrêmement complexe mais également souvent inutilement compliquée. En termes d’inclusion, nous aurions donc tout intérêt d’abord à travailler ensemble pour la rendre plus cohérente, plus logique et donc plus accessible. Ainsi, il conviendrait de militer d’abord pour l’application de la réforme orthographique de 1990. Toutefois, la motion 2697 défend un français « académique » et Murat Alder dénonce d’ailleurs « une volonté de niveler par le bas, de tout standardiser, de transformer la langue française, belle et complexe » en essayant d’en faire une « langue androgyne ». Le véritable enjeu de cette motion n’est donc pas d’assurer l’accessibilité et la lisibilité de la langue, mais bien de préserver à travers elle la bicatégorisation hiérarchisée de genre qui structure notre société. Si distiller cette langue est aux yeux de ce député « antidémocratique », il me semble encore plus antidémocratique d’invisibiliser et donc de discriminer à travers la langue plus de la moitié de la population. Enfin, le français évolue tous les jours. Ses locutrices et locuteurs n’ont heureusement pas attendu l’autorisation du PLR pour utiliser un langage et une écriture inclusives. N’en déplaise à ces messieurs, les femmes se réapproprient la langue dont elles ont été exclues, en explorant d’autres possibles et ces questions sont désormais incontournables.

 

Francesca Marchesini, présidente de la SPG

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