SPG: Gueule de bois d’un lendemain de votations en Suisse - 9/2022

SPG: Gueule de bois d’un lendemain de votations en Suisse

Gueule de bois d’un lendemain de votations en Suisse

 

 

Difficile de se lever ce lundi 26 septembre. Hier, journée de votations fédérales, l’inconcevable s’est produit : les femmes suisses, un peu sonnées, doivent désormais intégrer que le peuple a élevé l’âge de leur retraite à 65 ans.

 

L’inconcevable, non pas d’un point de vue historique où l’inégalité entre hommes et femmes fait système depuis toujours. L’inconcevable non pas en Suisse, pays prospère mais très en retard en matière de droits des femmes qui ne leur a accordé le droit de vote qu’en 1971 et où l’avortement n’a été dépénalisé qu’en 2002. Mais l’inconcevable en 2022, cinq ans après la première vague MeToo en France et trois ans après la grève féministe du 14 juin 2019 en Suisse. Déjà, nous y dénoncions des rentes AVS un tiers plus basses que celles des hommes, liées à la différence salariale d’une part ( les femmes toujours moins rémunérées à compétences égales ), mais d’autre part à l’organisation structurelle de notre système politique et économique. Ce dernier pousse en effet principalement les femmes à réduire leur taux de travail pour assurer la charge domestique, réduisant ainsi proportionnellement leurs chances d’accéder à des postes à responsabilité et de percevoir de meilleurs salaires.

Dans un contexte où MeToo a permis aux femmes de dénoncer et nommer les violences subies dans leur foyer et le domaine professionnel, ce retour en arrière, qui représente un véritable déni de la bicatégorisation hiérarchisée de genre qui structure notre société paraissait impossible. Pourtant, hier, une majorité d’hommes a prolongé la vie de travail de toutes les Suissesses malgré le désaccord de ces dernières – leur volant ainsi encore du temps et de l’argent. Ce réveil brutal doit nous conduire à prendre du recul et analyser avec un nouveau regard ce que nous aimions voir jusque-là comme une évolution plus ou moins linéaire où les femmes atteindraient progressivement, même si lentement, l’égalité. Bien que quelques petites victoires aient été obtenues, il faut dans toutes luttes féministes compter sur la réaction absolument mécanique du backlash. Susan Faludi, journaliste, lauréate du prix Pulitzer, constate « une excessive réactivité des hommes aux victoires les plus microscopiques des femmes ». Chaque avancée en matière des droits des femmes est inévitablement suivie d’une revanche politique pour rappeler que « le chemin qui conduit les femmes vers les sommets ne fait que les précipiter, en réalité, au fond de l’abime ». Ainsi, il faut voir le durcissement constaté dans différents pays, notamment en matière d’avortement et la réforme de l’AVS en Suisse comme des représailles contre les femmes pour les maigres faveurs obtenues ces dernières années. Le paradoxe, voire l’aporie, se situe dans la manière de la société de retourner ces avancées, ou ne serait-ce que les discours féministes, contre elles. L’épithète « féminazie » qui s’est imposée ces dernières années illustre d’ailleurs clairement la forme de menace quasi génocidaire perçue dans la haine que les féministes porteraient aux hommes. Le philosophe Paul B. Preciado décrit brillamment ce retournement : « En renversant les positions d’hégémonie et de subalternité, les pères du technopatriarcat confèrent un pouvoir absolu aux minorités sexuelles, aux femmes, aux transgenres, aux homosexuels, aux PD, aux gouines et aux corps de genre non binaires, ils leur transfèrent fantastiquement les violences totalitaires qui ont été et qui sont encore les leurs. » L’accusation de misandrie semble ainsi liée à la nécessité de canaliser l’apparition sur la scène publique de femmes militantes, comme si le fait qu’elles se positionnent comme actrices dans l’espace public et dans leur lutte devait appeler immédiatement à leur neutralisation.

 

Du militant syndical et du sexisme

 

L’actualité syndicale et politique genevoise montre malheureusement que la gauche n’est pas épargnée par ces phénomènes. Bien au contraire, le mardi 20 septembre, soit quelques jours avant les votations fédérales, l’assemblée des délégué·es du Cartel intersyndical ( composée à près de 65 % d’hommes ) refuse d’adopter une charte engageant ses associations membres à lutter activement contre les violences sexistes. À la suite de l’affaire « Roger », quand une dizaine de femmes ont témoigné des violences infligées par un secrétaire syndical, la communauté genevoise d’action syndicale ( CGAS ) s’est munie en décembre 2019 d’une résolution dont les militantes du Cartel ont souhaité s’inspirer. Si le fonctionnement même d’une faitière préserve relativement de certaines formes de harcèlement, il ne faut pas en conclure que le Cartel est un environnement exempt de sexisme. Les femmes y sont largement sous-représentées et n’y restent jamais longtemps. Lors de la préparation de la grève féministe de 2019, le groupe de travail « cartel » a permis aux femmes qui le constituaient de verbaliser à quel point siéger dans ses différentes instances représentait une corvée. En effet, la parole leur est communément moins accordée et, quand elles finissent par la prendre après de nombreuses, interminables et souvent pénibles interventions masculines, elles sont maintes fois pressées de terminer rapidement. Si le manspreading et la mecsplication règnent en maitre au cartel et qu’il n’est pas rare, en tant que femme, de se faire rappeler à l’ordre par des injonctions de respect aux normes de genre ( notamment à travers des remarques sur sa tenue vestimentaire ), ce qui rend ces assemblées si éprouvantes, c’est principalement l’agressivité latente des comportements masculinistes qui ressemblent souvent plus à des règlements de compte et des démonstrations de force qu’à des débats constructifs. Cette ambiance franchement hostile suffit la plupart du temps à décourager les femmes de prendre la parole.

 

Quand l’Union fait la force

 

Le fait que le représentant de l’UNION puisse affirmer sur Forum qu’il n’y a pas de sexisme au sein du cartel, illustre parfaitement ce que constitue le privilège masculin de dicter ce qui est sexiste ou non. Cette affirmation est symptomatique de la légitimité que se confèrent trop d’hommes de parler de ce qu’ils ne peuvent pas comprendre. Alors qu’une majorité de femmes dénonce justement les fonctionnements sexistes du Cartel et demande un engagement concret à lutter contre ces discriminations, ces hommes non seulement ne les ont pas entendues, mais ont tout simplement refusé de participer aux divers groupes de travail qui se sont penchés sur la question de la charte ou de proposer ne serait-ce que des amendements. Une coalition incompréhensible s’est formée entre les associations représentatives des policièr·es et des enseignant·es du secondaire pour refuser le texte soumis au vote. Tout en banalisant la portée de ce refus, arguant le compromis peu satisfaisant d’une modification des statuts, il faut néanmoins relever que l’UPCP, l’UNION et la FAMCO sont venues pour la première fois depuis longtemps en délégation complète pour asséner le coup fatal à cette charte qui était sur la table depuis plus d’une année. Ainsi, tout en prétendant expliquer aux femmes comment lutter contre les violences sexistes, cette majorité d’hommes a fait l’illustration parfaite des violences dénoncées.

 

Les Racines du Mal ?

 

Dans le cadre de ce que Susan Faludi qualifie de guerre froide contre les femmes, le refus de cette charte au niveau du Cartel et l’augmentation de l’âge de la retraite des femmes au niveau fédéral doivent être appréhendés comme les mesures concrètes des représailles menées par une société encore profondément patriarcale contre les femmes pour avoir osé nommer et dénoncer publiquement ce qu’elles subissaient dans le silence depuis des années. Le silence non pas des femmes qui ont toujours parlé, mais celui des hommes qui ne les entendent pas. Lutter contre les violences sexistes dans les milieux syndicaux après MeToo semblait relever d’une évidence, mais c’était sans compter le backlash. C’est ainsi que l’on assiste dans les luttes sociales aux mêmes retournements que dans le discours public, où les femmes qui dénoncent le sexisme sont désignées comme l’ennemi intérieur. Coupables de trahison, elles affaibliraient la lutte alors même qu’elles ne font que répondre à la violence qu’elles subissent en première instance.

 

Libérer l’écoute …

 

À l’instar des Suisses ( 65 % d’hommes ) qui ont décidé que toutes les femmes allaient travailler une année de plus, les hommes du cartel ont signifié aux militantes qu’ils ne se sentaient pas concernés par les violences sexistes et qu’elles n’avaient toujours pas leur place dans les luttes syndicales. Si MeToo a permis de rendre publique cette parole des femmes qui existe depuis toujours, la réponse de la société depuis cinq ans n’est définitivement pas à la hauteur. Ce n’est donc pas la parole qu’il faut libérer, mais l’écoute. Et si les hommes refusent d’entendre, il ne tient qu’à nous de parler plus fort.

 

Francesca Marchesini, présidente de la SPG

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