| « Ce que l’on est incapable de changer, il faut au moins tenter de le décrire »
Fassbinder
Ivan Illich est mort. L’auteur du célèbre ouvrage des années 70 « Une société sans école » est mort, mais ses idées sont promises à un bel avenir. « Vivre autrement pour vivre mieux » ! Sa devise est sans doute encore d’actualité !
L’Ecole, reflet d’une société en difficulté, traverse une crise identitaire sans précédent. Il y a tension toujours plus vive entre l’indispensable transmission de l’héritage du passé et l’inlassable travail d’insertion dans un avenir social et économique incertain.
Finalités, valeurs, rôles et missions de l’Ecole sont actuellement discutés pour être redéfinis. Dans un climat d’insécurité délétère. Dans un monde devenu fou se transformant en une grande manufacture d’humanoïdes photocopiés. Dès lors, les questions essentielles qu’il convient de se poser, prennent une dimension particulière :
Quels types d’hommes et de femmes veut-on former ? Quelle société souhaite-t-on promouvoir ?
Car si l’Ecole se prenait à démissionner de son projet éducatif, les enfants négocieraient leur estime d’eux sur d’autres modèles.
Comment dès lors réagir ?
La douche froide provoquée par les résultats des récentes études internationales pourrait engendrer repli, frilosité et résignation. La réponse se trouve dans le propos de G. Charpak « Il n’y a pas de solution simple car il n’y a pas de cause unique. Tous les acteurs doivent se sentir concernés. L’obstacle principal est l’inertie, le fatalisme, le scepticisme. Pourtant la solution est moins dans les outils que dans l’esprit ». Aussi, la prise de conscience de la perfectibilité de notre système scolaire sera sans doute salutaire. Telle est sans aucun doute la leçon à retenir des travaux de PISA. D’ailleurs, les pédagogues – les vrais - n’ont guère été surpris ! Il y a donc bien opportunité. Seule, la pluie de critiques aisées « exigences en baisse, laxisme éducatif, déluge de réformes…» agace, sachant que l’Ecole n’a procédé, au cours des trente dernières années, qu’à quelques refontes didactiques. Sans jamais donner aux enseignants le temps de se les approprier.
Selon vous, quelles sont donc les causes ?
L’Ecole a vécu trop longtemps à l’écart d’une réflexion critique sur elle-même, sur son rôle et ses finalités. Sous prétexte d’unité de méthodes et de moyens en particulier – de globalisation des programmes -, on a bien mis en œuvre quelques réformes concoctées par les spécialistes de la didactique. Sans se poser suffisamment de questions sur le sens de l’Ecole. On a ainsi « technologisé » les apprentissages en déshumanisant l’enseignement, faisant fi des craintes évoquées par les pédagogues. Concrètement, dans les classes, les écarts entre élèves doués et élèves en difficulté se sont accentués. Ainsi, et sans revenir à une pédagogie du rétroviseur à l’odeur de naphtaline, force est de constater qu’au plan méthodologique, nous sommes en échec.
Je suis toujours davantage convaincu des principes et des vertus de l’Ecole de la République. Au même moment, j’observe que l’Ecole devient l’un des derniers bastions de la cohésion sociale, l’ultime pilier d’une cohabitation plus ou moins pacifique entre les cultures. Dans un monde où les valeurs communautaires axées sur le droit prennent le dessus sur les vertus individuelles fondées sur le devoir, l’Ecole doit redéfinir ses idéaux. Apprendre les uns avec les autres ! Apprendre les uns des autres. Car, au-delà de son rôle d’intégration sociale et professionnelle, le projet éminemment éthique de l’Ecole, c’est la rencontre et l’échange entre les hommes. Comme Michel Onfray le dit : « La priorité, c’est d’apprendre à chacun qu’il existe, non pas pour autrui ou sans autrui, mais en relation avec lui ».
Quels sont les points qui mériteraient réflexion ?
L’Ecole doit mener une large réflexion dans quatre domaines distincts et liés à la fois : le principe d’éducabilité de chacun, le sens des apprentissages, la pratique de la citoyenneté et le partenariat avec les familles !
Aujourd’hui, le principe même d’éducabilité des enfants est remis en question. Sans doute, l’augmentation de l’hétérogénéité sociale, linguistique, culturelle est-elle un des facteurs de déstabilisation ! Les acteurs de l’Ecole sont de plus en plus souvent dépassés par le nombre de tâches qui leur sont confiées. Découragements, épuisements et autres formes du « burn out » sont de plus en plus présents. Il est fréquent d’entendre les enseignants se plaindre de ne plus pratiquer le métier pour lequel ils ont été formés… Le piège des dérives s’installe : « Cet enfant est bête ! Celui-ci n’a rien à faire dans ma classe ! Avec lui, tout cela ne sert à rien ! ». Dès lors que la lucidité fait défaut, la gangrène du déterminisme s’installe. Tous les enfants ont, pour entreprendre tout apprentissage, un énorme besoin d’estime et d’amour. Ethiquement, le principe fondamental qui incarne l’Ecole réside dans l’assurance de l’éducabilité de chacun. Donc de tous. Pour la société de demain. Ce principe doit être réaffirmé. Mais Alain Finkielkraut avertit : « Il ne suffit pas de recevoir les élèves. Il faut avoir quelque chose à leur donner, un monde à leur présenter… Dire que l’enfant est au cœur du système éducatif, qu’il est déjà porteur d’un monde dont on doit l’accoucher, c’est faire du maître au mieux une sage-femme, au moins un domestique ». Cette remarque permet de faire le lien avec le point suivant tout aussi essentiel.
Et la question du sens ?
Il y a le Sens de l’Ecole et les sens divers que l’on doit donner aux apprentissages scolaires. L’un ne va pas sans les autres ! On reproche souvent à l’école d’apprendre des « choses » inutiles, sans prise avec la réalité. Ce n’est pas verser dans le consumérisme que viser le sens, en tous temps. Dans sa double mission, l’Ecole est l’école de la vie. Accaparée par les changements de méthodologies, de moyens ou de programmes, la vie de l’Ecole a perdu de sa consistance. Elle s’est vidée de son sens. Se demander pourquoi en permanence. Chacun des partenaires de cette grande mission pédagogique doit pouvoir répondre à cette question. Dès lors, venir à l’école pourquoi ? Des problèmes ouverts et des dictées, pourquoi ? Des camps culturels ou des activités artistiques, pourquoi ? Du temps consacré à la lecture, à l’élocution, pourquoi ? Mais également, ce souci constant d’intégration, cette volonté permanente de différenciation du travail, ce principe citoyen d’écoute de l’autre…Se demander pourquoi, en toutes circonstances ! Afin d’éviter une stérile dispersion d’énergie, de concentration et de temps dans des activités inutiles. Mais pour retrouver surtout cette indispensable conviction humaniste fondatrice de l’acte d’enseigner.
Aujourd’hui, on parle beaucoup d’éducation citoyenne
La citoyenneté ne s’enseigne pas. Elle se vit et se pratique au quotidien. A l’école également. Donner la parole aux enfants, leur apprendre à s’écouter, ce n’est pas tomber dans les excès de « Libres enfants de Summerhill ». L’Ecole procure des droits et implique des devoirs. Le droit d’apprendre est fondamental. S’y astreindre, c’est convenir d’un certain nombre de règles et de valeurs en vigueur dans notre société.
Ce travail ne peut s’accomplir qu’au travers d’une action permanente de proximité. Les régulations de vie de classe ne se décrètent pas à coups de chartes. Cette mission essentielle participe de finalités éthique et déontologique déjà citées plus haut: le respect et l’écoute de l’autre, partant le respect et l’écoute de soi. Si l’on veut sauver l’Ecole du malaise qui l’accable, il faut surtout apprendre aux enfants l’exercice de la pensée. Réfléchir avant d’agir. Comme disait Montaigne : « Pour être enfin à soi, il faut donner à l’enfant la grâce d’entendre le silence ». Apprendre à se taire pour mieux résister à la « diminution de l’avenir de l’humain » selon Philippe Sollers.
Qu’entendez-vous par partenariat ?
Ecole et parents ne communiquent pas toujours à satisfaction. En sa qualité d’institution publique, l’Ecole a mission d’aller à la rencontre des parents. Sans jugements de valeur et dans le respect des formes familiales nouvelles. C’est un leurre de croire que les parents démissionnent. Ils sont le plus souvent démunis. Depuis la création de l’Ecole publique, c’est un rapport de hiérarchie qui régit ses rapports avec les familles. Si ce mode relationnel a bien fonctionné pendant des décennies, force est d’observer qu’il n’est plus guère d’actualité. Même si les échanges se sont multipliés et si les portes des classes se sont ouvertes, les parents sont nombreux à réclamer un véritable partenariat. A l’image de ce qui se fait ailleurs. Et, contrairement à ce que pensent certains, c’est sans doute la condition pour que les rapports de confiance indispensables aux apprentissages des enfants se rétablissent. Dans le respect des prérogatives de chacun des partenaires. Mais plus simplement, peut-être est-ce d’abord une question de langage. Car nous tombons d’accord avec Philippe Meirieu : « Les pédagogues ont besoin de leur langage spécialisé, comme les médecins et les avocats. L’erreur, c’est de l’utiliser avec les parents. Le vocabulaire spécialisé pollue les entretiens relatifs aux enfants ».
Un vœu pour conclure ?
Il y en aurait plusieurs évidemment. En commençant par offrir la possibilité à l’ensemble des partenaires de l’Ecole de mener une réflexion en profondeur sur l’acte pédagogique quotidien. Dans la sérénité, sans être constamment chahuté par de nouvelles mesures d’ordre méthodologique.
Mais mon vœu le plus cher est d’apporter davantage encore aux élèves en difficulté. Donner plus à ceux qui ont moins ! S’appuyer davantage sur les forces de ces enfants que sur leurs déficiences. L’élève en difficulté se pose trop souvent en responsable individuel de son échec. L’enseignant considère encore, parfois, que c’est son groupe d’appartenance socio-culturelle qui en est la cause. Au cours de ces dix années, le corps enseignant a fourni un immense effort pour différencier le travail des élèves. Pédagogiquement, la culture de l’individualisation des apprentissages prend racines. Or, le système institutionnel peine à s’adapter à cette philosophie nouvelle. Il y a trop d’élèves marginalisés voire « cabossés » par l’échec scolaire. Trop d’enfants parcourent leur scolarité avec un « casier judiciaire scolaire » trop lourd pour eux. Car, et les résultats de PISA l’ont confirmé, Alain Touraine a raison lorsqu’il dit : « L’école ne fait qu’augmenter les inégalités entre les enfants. Pour en diminuer les effets, elle devrait davantage les considérer dans leur singularité ». Ce sont donc davantage de moyens qu’il convient d’apporter aux enseignants, afin de favoriser les apprentissages de tous les élèves. Mais c’est surtout un mode pédagogique qu’il est nécessaire de modifier. Construisons sur les résiliances, chères à Cyrulnik, qui spéculent, elles, sur l’acceptation fondamentale de la personne. C’est le regard porté sur l’enfant qu’il convient de changer. Tous sont différents. Leurs manières d’apprendre sont diverses. En cela, les gourous du sectarisme didactique se trompent. J’en suis convaincu. Un bon enseignant est un enseignant qui, sentant les besoins des élèves, est capable d’adapter son modèle méthodologique à la personnalité de chacun.
Enfin, je souhaite une école ouverte sur la vie, inscrite dans la cité. Une école qui reçoit, qui accueille, qui écoute. Une école qui parle à sa communauté.
Mais encore et surtout, une école qui est davantage faite pour les élèves que pour les enseignants.
Je souhaite que le législateur défendent avec la même conviction les principes qui incarnent l’école républicaine et façonnent le cadre institutionnel adéquat – organisation et structure scolaires en particulier – permettant de poursuivre cette grande mission avec les moyens nécessaires.
Des maîtres d’école
Les enseignants ont perdu le statut social qui était le leur autrefois. Ils souffrent de cette déconsidération. Ils n’ont plus le sentiment d’être les courroies de transmission des valeurs démocratiques dans notre société. Certains ont perdu confiance et conscience d’être des rouages essentiels à la construction du monde de demain. Pour redevenir les maîtres d’école qu’ils étaient, ils doivent reprendre l’initiative. « C’est la marge qui tient la page » disait Godard. Ils doivent redevenir des inventeurs, des expérimentateurs, des marginaux qui osent. Ainsi, fort de leurs tentatives, les structures injecteront leurs réussites dans le système.
Ils doivent être entendus, soutenus, reconnus. Certes. Mais ils doivent aussi être dûment formés à exercer un métier devenu plus difficile. Plus au plan de la philosophie qu’à celui des techniques…
Ils méritent le plus grand des respects. Avec cette force, ils retrouveront « naturellement » l’autorité qui doit être la leur. En respectant à leur tour les parents des enfants qui leur sont confiés. En plein accord avec F. Savater : « Parmi les barèmes qui permettent de mesurer le développement humaniste d’une société, le premier est le traitement et la considération que cette société réserve à ses enseignants ».
Pour que les enfants qui leur sont confiés deviennent les adultes de demain capables d’écouter et de comprendre le monde qui sera le leur. Pour mieux le façonner.
Quelques propositions éparses !
Réfléchir à une nouvelle grille-horaire mieux équilibrée… Repenser le nombre de périodes d’enseignement… Distinguer le nombre d’heures d’enseignement en fonction des enfants et de leurs besoins…Varier la durée des périodes… Revoir les plans d’études et les programmes… Privilégier la lecture… Imaginer l’annualisation de l’enseignement de certaines disciplines…Décloisonner les classes à l’intérieur d’une école… Adapter les méthodologies aux compétences des élèves… Organiser des journées « portes ouvertes » à l’intention des parents… Les inviter à collaborer à certaines activités…Contrôler la qualité de l’enseignement dans un esprit formatif… Développer l’aide aux élèves en difficultés… Initier la notion d’établissements formateurs d’enseignants dans toutes les écoles…
Savoir prendre du temps pour observer et écouter… Savoir sourire au bon mot d’un enfant… Ménager des instants de silence propices à la réflexion, à la pensée.
Oser tenter, innover. Car l’absence de perspectives obscurcit la réalité !
Claude-Alain Kleiner
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