| La confiance, ça ne se décrète pas… conclut Emmanuel Davidenkoff dans son exposé tout en finesse sur l'horizon de l'enseignant. Et pourtant, à l'issue de cette journée de congrès, il y avait dans les brumes lacustres neuchâteloises comme un petit air de sérénité. L'horizon était bouché à l'extérieur, il paraissait soudain si clair et avenant à l'intérieur, avec la présence de plus de 350 enseignants venus des quatre coins de Suisse romande, un samedi, pour réfléchir ensemble à l'avenir de leur profession, pour écouter l'avis d'acteurs de l'école ou d'observateurs parfois étrangers. Et la modestie, l'approche nuancée et humble du journaliste parisien a immédiatement donner le ton: oui, l'école remplit son mandat chaque jour, elle forme année après année des citoyens, et elle est à la source de tout ce qui fait la richesse de nos sociétés. Et au cœur de ce système, il y a l'enseignant, encore et toujours, humanisant tout ce que le discours pédagogique, les réformes, les politiques scolaires peuvent avoir d'austère et de fastidieux. Bien sûr, la profession a perdu de son prestige (tout comme d'autres d'ailleurs: médecins, avocats…), bien sûr l'enseignant est confronté à la critique: celle d'enfants à qui l'on a donné des droits sans toujours leur rappeler les devoirs, celle de parents enclins parfois à considérer l'école comme un produit au service de leur enfant. Des parents qui, souvent, ont achevé un cursus scolaire égal voire supérieur à celui de l'enseignant. Mais n'est-ce pas là la victoire la plus éclatante de l'école? Ces générations entières d'écoliers, et surtout d'écolières, premiers de leur lignée familiale, à qui l'université a ouvert toutes grandes ses portes, parce que l'instituteur, l'institutrice leur avait donné le goût d'apprendre…
Résistance
Et c'est bien dans l'espace classe que naît cette magie. Un espace qui serait également un lieu de "résistance" selon Philippe Meirieu. Résistance contre une certaine "connerie" ambiante, insistera le directeur de l'IUFM de Lyon qui s'en prend à l'abrutissement par la télévision, et dénonce les valeurs que véhiculent des émissions telles que "Le maillon faible" ou "Star Academy" très regardées par les adolescents. Des valeurs exactement inverses à celles que tentent de transmettre l'école citoyenne: esprit de collaboration, de camaraderie, de compassion et de respect mutuel. Autre opposition sociétale à laquelle il faudrait résister: les enseignants seraient corporatistes et les parents consuméristes. Comment sortir de cette caricature et construire, en Suisse romande, des espaces où des enseignants citoyens rencontrent des parents citoyens, pour reprendre l'expression de Philippe Meirieu. Il émettra le vœu que le prochain congrès s'intéresse à cette relation école-familles. En effet, qui pourrait prétendre que parents et enseignants n'ont pas finalement un seul et même but, à savoir le bien-être et l'intégration de l'enfant dans la société? Et au-delà, le bien commun. Quel enseignant serait assez fou pour imaginer qu'il peut se passer de l'appui des parents?
Ouverture
Un coup d'œil outre-Jura suffit à mesurer la pertinence de cette alliance: lorsque les enseignants français se sont mis en grève au printemps dernier, à quelques semaines du bac, des parents se sont succédés sur les chaînes de radio et de télévision pour affirmer leur soutien aux grévistes! Seul un dialogue continu entre les fédérations de parents et les syndicats enseignants ont permis ce soutien, une situation impensable en Suisse.
Mais cette école présente à Neuchâtel est prometteuse. Telle enseignante dira à Philippe Meirieu "je n'aime pas le terme de résistance, il faut entendre aussi ce qui se passe à l'extérieur des murs de l'école, être à l'écoute des préoccupations des enfants, des familles". L'école se fait dans la classe, mais elle ne peut fermer sa porte à double tour et ignorer le monde, les mutations sociologiques.
Samedi, 22 novembre 2003, sur les rives du lac de Neuchâtel, les enseignants romands présents ont clairement montré qu'ils en avaient pris acte, et ils ont affiché une belle confiance en eux. Mais sont-ils représentatifs? Qu'en est-il de tous ceux qui sont restés chez eux? Et si ce congrès marquait le début d'une belle histoire de confiance retrouvée entre l'école et la société...
Nicole Baur |