Congrès 03 : Atelier n°2

Mireille Cifali
Du côté d'un "soi" professionnel : quel horizon d'attente ?

Demain qui serons-nous comme professionnels de l'enseignement ? Toujours déterminés par des prescriptions, des règles ; davantage encore dirigés par des théories ; assignés par un politique lui-même dirigé par une économie ; laminés par le pouvoir des autres ; au carrefour des douleurs d'apprendre et d'exister ? Certainement. Comme aujourd'hui, comme hier.
Qu'avons-nous compris qui permette d'espérer que demain saura nous éviter l'enfermement dans un même, la dépression d'un idéal malmené, le découragement devant l'incompréhensible, l'impuissance ressentie face à ce qui ne semble pas changer ? Il nous reste un héritage de questions, toujours et encore des questions qui déplacent pourtant notre ligne d'horizon. En jonglant avec un avenir supposé, nous pourrons peut-être davantage supporter notre présent quand il nous paraît barré.

La création comme mode d'exister et d'enseigner

Quelle force " sauvera " nos métiers ? La politique ? La science ? L'art ? Il me plaît de penser au pouvoir métaphorique d'un humain créateur. Pour nous passionner et aimer la science, pour chercher et découvrir, nous avons besoin des qualités de l'artiste ; comme nous avons besoin d'une présence artistique dans nos métiers devenus professions pour nous maintenir créateur de nos actes et de notre pensée. Art de faire, art de dire, art des couleurs et des sons, art du corps et du mouvement pris dans l'intelligence des mots … Et si l'art avec son " homme intuitif " faisait partie de la pensée de nos métiers ? Nous aurions peut-être intérêt à habiter cette perspective.

L'éthique comme horizon d'échange

Est-ce la science qui déterminera nos actes ? Certes, elle le tentera mais pas sans la philosophie et l'éthique qui travaillent les intentions, donnent valeurs aux actes, qui autorisent de poursuivre le dialogue et rétablissent l'équité jusque dans les relations où l'un se sent puissant et l'autre faible. Nous n'échapperons pas à ces tensions de toujours : liberté et soumission comme visée ; autonomie et dépendance comme cadre ; capacité de penser et subjectivité assumée comme espérance … Pour sans cesse éviter l'enfermement dans soi, le triomphe d'un égoïsme de tous les instants et permettre d'articuler " soi avec et pour l'autre dans des institutions justes ", selon la formule de Paul Ricoeur.


Une subjectivité au travail comme gage d'une rencontre professionnelle

Aurons-nous demain atteint l'objectivité en dépouillant nos subjectivités de nos affects et nos sentiments ? C'est l'une de mes hantises. J'espère que nos sentiments, en s'articulant à notre intelligence, continueront à colorer nos actions et guider ceux qui grandissent. Certes, il y aura recherche d'objectivité mais obtenue par le débat entre des subjectivités assumées (Jean-François Malherbe). Donc la science ne sera pas sans la littérature, espace de nos singularités, de nos sentiments et affects. Travailler et penser dans la particularité de nos rencontres professionnelles, ne rien céder de nos exigences, nous maintenir vivants, c'est-à-dire en projet pour nous-mêmes, seront peut-être quelques-uns des chemins ou détours à parcourir.

Des convictions en discussion

Je partagerai ainsi quelques-unes de mes convictions, en les mettant en débat pour demain. J'égrènerai mes croyances et les confronterai à d'autres. Clinicienne, je crois aux effets de la rencontre, aux bienfaits des actes pédagogiques, à la nécessité d'une intériorité et d'un travail de la subjectivité en lien avec les déterminations sociales. J'estime encore que l'art et la rationalité ne s'excluent pas, ni le groupe et l'individu non plus. Il s'agit journellement de penser les conditions pour enseigner et apprendre pour que celles-ci ne soient pas destructrices d'avenir. Je fais ainsi appel aux forces du désir, à l'énigme, à la curiosité et à la jubilation de connaître ; je convoque les rêves, les mots, la beauté d'agir et de penser pour renouer sans cesse avec une quête de comprendre, et m'inquiéte de ce que notre présent - c'est-à-dire nous - soyons source d'inhumanité.
Ce sont aussi dans les gestes les plus anodins, les regards, les sourires, le quotidien de nos actes que résident nos forces de progression et nos occasions de rencontre. Je veillerai donc, en racontant des histoires, de n'être pas dans un discours programmatique, qui profère un idéal sur lequel personne n'a rien à redire.


Mireille Cifali

Mireille Cifali est professeur à la Section des sciences de l'éducation à Genève. Historienne, psychanalyste, elle travaille avec les professionnels de l'éducation, de l'enseignement et du soin, pour tenter de comprendre avec eux le quotidien de leurs actes. Elle se rattache à une " clinique de l'expérience professionnelle " et cherche à dessiner différentes manières de construire des connaissances et de les écrire.

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