Nous les pouvons donc bien appeler barbares …

« Nous les pouvons donc bien appeler barbares, eu esgard aux règles de la raison, mais non pas eu esgard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie. »
 

Michel de Montaigne, Les Essais, I, 31, en 1595

Angela a juste 5 ans. Elle toute menue. Presque frêle.

Mais elle est effrontée Angela, insolente et arrogante. Elle prend la maîtresse du haut de son petit mètre quand celle-ci tente de la remettre sur la route. Vous allez me faire quoi maîtresse ? Hein ?

Ses camarades l’insupportent. Angela gribouille. Elle déchire, piétine, arrache. Ce matin, elle balance au sol la peinture pour les doigts.

Tout insupporte Angela qui, à la récré, jette des pierres aux camarades de jeu. Même la maîtresse en a reçu.

Celle-ci a vu la maman qui, ce jour, a pu se libérer. Elle a dû un peu mentir. Pour le patron, la maman est malade.

C’est la troisième fois qu’elles se rencontrent depuis la rentrée d’août. Nous ne sommes pourtant qu’en octobre. Les deux se sont dit leurs désarrois. A la maison, c’est pareil. On ose à peine sortir. L’autre jour, au supermarché, Angela s’est mise à criser. Une histoire de bonbons refusés.

La maîtresse, la maman, la psy, la doyenne ont monté un « réseau ». Elles vont se voir tous les 15 jours. Et Angela qui pleure, et Angela qui hurle, et Angela qui casse. Angela au regard triste, même s’il est moqueur et hautain. Comment punir la toute petite, toute menue Angela, à l’avenir plus qu’incertain ?

 

Avec David, tout allait bien. Jusqu’au début de la 6e.

Au bout de celle-ci, la sélection. Broadway ou le terrain vague. Quelque chose comme la mort ou la vie.

Les parents de David aimeraient, comme ils disent, qu’il « fasse docteur ». Parce que nous on a travaillé à quinze ans. Sur les chantiers, le père. La maman fait des ménages chez des gens et le soir dans une entreprise.

David, il n’y arrive pas. Le terrain est trop grand pour lui. Il a la tête ailleurs. Il oublie ses cahiers, ses crayons et ses livres. Sa soeur lui donne un coup de main, entre les repas qu’elle prépare et la lessive à gérer.

David a 12 ans et rêve d’être footballeur ou chanteur. Ou finalement rien du tout. C’est l’âge des légos encore, mais déjà des vidéos cachées pour beaucoup. Cette playstation lui bouffe la vie, mais c’était le dernier du quartier. Tous les copains, ils en avaient déjà une.

On va faire attention. Il va se ressaisir. Je vous le promets. C’est vrai, il est intelligent, il a de la ressource. On se revoit dans 3 mois. Les adultes feront le point et David le poing. Pour le moment, dans sa poche…

Tout le monde ment. Tout le monde se ment. David, il fera pas docteur. Il suivra une formation élémentaire. Et encore, ce n’est pas gagné. Il ne sera pas footballeur ou chanteur. David est pris dans une mauvaise spirale.

 

Isham a dix-sept ans. Il est en 9e Terminale, comme il est encore dit. Terminale. Terminus. Terminé. Il a doublé deux classes. Depuis trois ans, il ne fait plus que des « conneries ». Les heures d’arrêt pleuvent. Il y a un mois, Isham a subi deux semaines de suspension des cours. Il fume du cannabis. Il ment. Il vole et deale des cassettes interdites. Il répond, il agace, il titille. Sans l’intervention de la doyenne, Joanna aurait passé un mauvais quart d’heure. Avec trois des siens, Isham l’avait coincé dans les toilettes à la récré. Il est désormais un vrai délinquant. On se demande même si Isham n’est pas fou.

Les parents, on ne les voit plus. Maintenant, c’est la police qui a les choses en main …

 

Bien sûr, il y a tous les autres. Les gentils, les studieux, ceux qui réussissent, mais aussi les amortis, les téflons sur lesquels rien n’attache.

Mais avec Angela, David et Isham, c’est l’échec. Total. L’impuissance. Alors les enseignants dépriment. Certains se réveillent le matin avec la boule au ventre. Ils ont peur et, de celle-ci, glissent parfois vers le ressentiment tant ils n’en peuvent plus de ces « barbares » qui mettent tout à bas.

Alors quoi ? Cadrer plus ? Mais cadrer où, comment, cadrer qui ? Les mômes et les ados ? Leurs familles ? Ou ceux qui vendent des besoins inutiles pour lesquels tout le monde trime ? Ceux qui ont cadré la jeunesse dans la servilité barbare de la consommation ?

 

« J'accuse toute violence en l'éducation d'une âme tendre, qu'on dresse pour l'honneur, et la liberté. Il y a je ne sais quoi de servile en la rigueur, et en la contrainte : et tiens que ce qui ne se peut faire par la raison, et par prudence, et adresse, ne se fait jamais par la force », écrivit aussi Montaigne. Il y plus de quatre siècles.

 

Rendez-vous aux Assises romandes de l’Education, le 27 septembre à Lausanne.

Pour en débattre. Sans langue de bois !

Jacques Daniélou
Président de la SPV

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