Des Assises, pourquoi?
PISA : L’ECOLE EN PROCES ?


Un monde où règne l’incertitude


Au cours du 19ème siècle, dans un processus laborieux qui a duré plusieurs décennies, les sociétés européennes ont opté pour la modernité, pour un Etat de droit démocratique fondé sur les principes de liberté et d’égalité, et pour une école publique, garante de ces principes et de l’accès universel aux outils de la connaissance, condition du suffrage universel. Ce faisant, les sociétés européennes ont choisi de soumettre l’école et l’éducation à la régulation et à la décision du politique plutôt qu’à celles du marché. Chaque Etat national - en Suisse chaque Etat cantonal - s’est donné ses propres institutions scolaires et sa propre organisation, dont l’architecture d’ensemble subsiste encore de nos jours.
Mais les enjeux ont changé. L’héritage institutionnel est soumis aujourd’hui à des pressions réformatrices du dedans et du dehors, souvent contradictoires et qui soulèvent en tous cas des inquiétudes et des incertitudes chez nombre de parents, enseignants, étudiants et citoyens. Les interrogations et les remises en question portent autant sur les finalités que sur les modalités de l’action scolaire, sur l’organisation autant que sur le partage des charges entre l’école et la famille, ou encore sur la légitimité et la pertinence des réformes conduites à pas accélérés.
Depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, de grandes forces de transformation sont à l’œuvre dans les pays industrialisées comme le nôtre. La mondialisation des marchés, des médias et des migrations les entraîne vers une économie davantage encore basée sur le savoir. Elle rompt l’unité de lieu entre l’économie et la démocratie, et provoque une formidable ouverture et la pluralisation des univers de référence. La mutation des rôles, la et places des femmes et des hommes représente sans doute la deuxième plus grande force de transformation. Et elle se répercute dans tous les domaines de la vie économique, sociale et politique, transformant notamment aussi les modes de vie familiale et les conditions de socialisation, aujourd’hui légitimement pluriels. L’inflexion des mentalités éducatives vers le paradigme de développement de l’enfant a de son côté contribué au changement de la place de celui-ci dans la famille, dans l’école et dans la société.
Aucun de ces grands changements ne peut être considéré comme achevé. Bien au contraire. Les sociétés nationales, les Etats et leurs gouvernements sont aux prises avec les défis de la mondialisation qu’ils doivent affronter avec les cultures, les identités, les institutions et les ressources et structures économiques que l’histoire leur a léguées, ainsi qu’avec les visions qu’ils développent, des chances et des risques que leur offre un monde tout à la fois ouvert et compétitif. Partout la société est en chantier. Un chantier aux plans encore incertains parce qu’ils s’élaborent au gré des débats et combats entre des forces sociales inégales et partiellement antagonistes. Seule l’incertitude est certaine, avec un risque croissant que le désenchantement et la désorientation ne gagnent une fraction significative des citoyens et alimentent les extrémismes.


Pourquoi des Assises Romandes de l’Education ?


L’éducation et l’école jouent un rôle central dans ce contexte, tout à la fois pour garantir le lien social, la cohésion et la solidarité dans des formations sociales plus complexes, différenciées et pluralistes, et pour renforcer la capacité individuelle et collective d’affronter la compétition dans une économie davantage fondée sur la connaissance. Les structures et les pratiques des écoles ont déjà évolué au cours des quarante dernières années, et tout donne à penser qu’elles continueront à le faire. L’expansion numérique de l’enseignement et de la formation au niveau secondaire supérieur et tertiaire a permis d’élever le niveau général d’instruction de la population dans des proportions que seuls quelques visionnaires osaient anticiper dans les années 1950. Mais, des citoyens plus instruits sont aussi plus critiques et plus exigeants à l’égard de l’Etat ; et des parents plus instruits sont plus exigeants à l’égard de l’école publique.
Dans un contexte aussi turbulent, incertain et potentiellement conflictuel, la communication et le débat démocratique ne s’en imposent que davantage autour de l’avenir de l’école publique, de ses buts et de ses ressources, des forces et faiblesses, des structures et des pratiques. Dans la Suisse fédéraliste, ce débat a lieu, mais il reste confiné dans les espaces politiques cantonaux, autonomes en la matière, mais dont l’horizon est souvent trop court. Comme entité linguistique homogène, la Suisse romande s’offre comme un premier palier fédérateur possible pour conduire sur ces questions vitales pour tous un débat de fond transcendant les frontières cantonales et se hissant au-dessus des enjeux partisans autour de réformes plus ou moins ponctuelles, un débat qui ouvre l’horizon et qui génère progressivement une vision d’avenir commune.
Avec les Assises romandes de l’Education, le Syndicat des enseignants romands (SER), organisation professionnelle des enseignants romands, prend l’initiative de créer un tel espace pour un débat fort, informé et constructif autour des enjeux majeurs pour l’avenir de l’éducation et de l’école en pays romand et au-delà, en Suisse, en Europe et dans le monde. Cet espace de débat se veut ouvert à tous, citoyens, contribuables, parents, élèves et étudiants, parlementaires, responsables économiques et politiques, et bien sûr responsables scolaires et enseignants. Le SER s’inscrit ainsi dans le prolongement de l’idée de l’école romande, revendiquée depuis plus d’un siècle. En en faisant son cheval de bataille dès les années septante, la Société pédagogique romande (SPR) n’a pas peu contribué aux progrès de la coordination romande et de la mise en synergie des forces et des ressources. Les Assises entendent prolonger cet effort à un autre niveau.


PISA et le débat sur la qualité de l’école


Pour la première édition de ces Assises, le SER propose de saisir l’actualité au bond, en s’intéressant aux résultats et aux conséquences de l’enquête internationale PISA, organisée par l’OCDE, sur les compétences des jeunes de 15 ans. Ces résultats ont été récemment publiés et commentés par les responsables politiques et par les médias. On le sait, en comparaison internationale, ceux de la Suisse sont plutôt mitigés. Si les jeunes Suisses sont assez bien placés en mathématiques, ils sont plutôt moyens en sciences naturelles et surtout dans cette compétence fondamentale dans nos sociétés modernes, qu’est la lecture. Les cantons romands ont en outre fait un effort particulier pour se situer entre eux et par rapport au concert international. Les et, les résultats sont là aussi à bien des égards surprenants.
L’effort de transparence consenti par le pays et par les cantons romands vaut mieux qu’une brève saute d’humeur dans la presse, surtout dans un pays qui se dit conscient que la matière grise est sa seule matière première. Il faut donc revenir sur ces résultats, en discuter et en tirer des conséquences. Que pouvons-nous apprendre de la comparaison internationale ? Et de la comparaison inter-cantonale ? Quelles conséquences pouvons-nous tirer de ce premier constat comparatif ? Comment faire pour mieux faire dans six ou dix ans ? D’après les résultats de PISA, nous ne sommes pas les moins performants dans le concert des nations, mais nous sommes loin d’être les meilleurs, contrairement à ce que beaucoup pensaient. Et nous pouvons faire mieux puisque d’autres collectivités le peuvent. Les résultats de PISA fournissent ainsi des éléments pour le difficile débat sur la qualité de l’école.


Mieux penser l’avenir


Au-delà des résultats de cette première édition de PISA, se pose la question de l’avenir de l’école obligatoire. Lorsque tout le monde poursuit une formation après la scolarité obligatoire, le rôle de celle-ci change. Elle ne doit plus seulement enseigner les rudiments à tous les élèves et sélectionner une petite élite, mais doter chaque jeune de la capacité et de la volonté de poursuivre une formation exigeante tout au long de la vie. Quels objectifs se fixer ? quelles structures adopter ? comment organiser le travail à l’école ? et pour encourager quelles pratiques pédagogiques ? Mais aussi, tout simplement, comment se mettre d’accord sur ces questions ?
La question de la qualité de l’école a de multiples résonances et une pluralité de réponses et elle concerne tous les niveaux de l’organisation scolaire, depuis la salle de classe jusqu’aux plus hautes sphères de responsabilité administratives et politiques. Les Assises se veulent un espace public d’information et de communication, de libre débat et de libre examen sur ces questions. Il s’agit moins de polémiquer autour des responsabilités, voire des culpabilités, d’ailleurs incertaines, que de s’armer pour mieux penser l’avenir et lui donner forme ensemble.

Groupe de pilotage des Assises (juin 2002)
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