Comment se contrôler en présence de la violence ?
Pour répondre à cette question, il faut d'abord se connaître et ensuite adapter son action à la forme de la violence et, bien sûr, à l'autre ou aux autres et aux circonstances.
Mon propos comportera deux parties :
1. Se connaître, c'est-à-dire avoir pu identifier ses vulnérabilités et savoir rester en temps réel en contact avec son corps, ses émotions, ses sentiments et ses propres pensées et ainsi repérer l'impact de nos peurs ou de nos désirs sur la manière dont nous traitons l'information.
Grâce à cela, chacun va pouvoir identifier comment il s'affirme socialement. Pour s'affirmer a-t-il besoin d'affaiblir les autres ? Si oui, un apprentissage sera nécessaire pour développer un mode d'affirmation de soi non violente.
Reconnaissons à l'approche béhavioriste un mérite important : celui de signaler que les premières oreilles qui perçoivent nos paroles, ce sont nos propres oreilles. Selon ce que nous exprimons, verbalement ou non, va résulter une émotion ou un sentiment qui nous habitera alors. Le langage, la pensée et les émotions ne sont pas séparables. Si je prête à l'autre un pouvoir exorbitant : celui de me rendre malheureux ou malade, alors je risque d'en avoir peur et pour cela de le fuir, de le manipuler ou de l'agresser. Il n'en est pas de même si je le confronte juste avec l'effet précis (sentiments, émotions, conséquences concrètes sur ma vie…) qu'a eu sur moi son comportement (gestes, paroles, … ou leur absence).
Dans ce cas, se précise une alternative aux comportements de domination-soumission si fréquents chez les humains.
La pratique de l'affirmation de soi va demander une grande vigilance aux mots que l'on emploie, à l'identification de notre ressenti et surtout à l'intention qui les accompagne. Celle-ci peut dévier le message vers une forme de manipulation.
Quand les mots utilisés et les émotions ressenties sont en accord ou, autrement dit, quand le langage verbal et non verbal sont congruents, naît une nouvelle forme de force pour la personne à l'origine d'un tel message. Une force qui affirme notre existence, qui nous autorise à exister avec toutes nos dimensions. Et, parce que nous nous donnons cette autorisation, du même coup nous la donnons à autrui et le respectons comme un autre qui a d'aussi bonnes raisons que nous de penser ce qu'il pense et de ressentir ce qu'il ressent, même si cela diffère de nous.
2. Dix ans de recherche sur la violence à l'école (1994-2004) nous ont conduit à retrouver deux sortes de violence.
Une première approche multidimensionnelle (psycho-socio-cognitive) a permis d'identifier parmi les adolescents les plus agressifs une première catégorie, de loin les plus nombreux, qui n'ont pas appris à se contrôler et qui, ainsi, ne savent pas gérer autrement leurs frustrations que par la violence. Chez eux, le mode de traitement dogmatique de l'information est plus accentué que chez les élèves témoins et, par là, on comprend mieux pourquoi ils échouent à l'école plus souvent que les autres : ils recherchent les certitudes et l'apprentissage les déstabilise trop. Souvent leur agressivité est associée à de l'anxiété réelle mais peu visible et à une coupure par rapport à leur émotion.
Cette coupure est d'ailleurs devenue, grâce à nos tests, un indicateur fiable de l'agressivité non contrôlée envers soi-même ou envers les autres. Ce mécanisme, qui nous permet d'échapper de manière temporaire à des émotions fortes ou à de phénomènes de contagion émotionnelle, peut servir à une seconde catégorie d'élèves violents : ceux qui ne sont pas spécialement dans le traitement dogmatique (en dehors de la coupure par rapport aux émotions), ni anxieux ou dépressifs (en fonction des tests utilisés), mais qui ont développé un système de motivation parasité.
Dans ce système de motivation, les comportements violents deviennent une source de plaisir que cette deuxième catégorie d'élèves ne sait plus se procurer autrement. Ceux-là peuvent réussir à l'école quand cette réussite leur procure les satisfactions de la domination sur autrui et utiliser la complexité du langage pour communiquer, mais, ne nous y trompons pas, les mots peuvent, dans ce cas, être utilisés comme des crocs. Ces élèves peuvent développer très tôt ce type d'addiction à la violence.
Ils ne sont pas en contact avec leurs émotions profondes, émotions qui les ont amenés à se couper de certains ressentis, mais ils ont assez de compétences émotionnelles empathiques pour détecter les vulnérabilités chez les autres et les utiliser pour les affaiblir, c'est ce qui leur procure une forme de plaisir similaire à celui que procure une toxicomanie. Leur estime de soi est, en général, assez élevée et ils ont développé une morale toute personnelle où les lois, c'est bien pour les autres, mais eux en seraient plus moins exemptés.
Les premiers types d'élèves violents sont demandeurs d'un environnement adulte qui leur permettent de mieux se contrôler et ainsi de mieux se faire accepter dans notre société.
Quant aux seconds, plus rares, ils vont fuir les règles ou essayer de les contourner par tous les moyens pour continuer à éprouver du plaisir dans l'affaiblissement des autres, le plus souvent en les "manipulant". S'ils ne rencontrent pas des adultes exerçant une autorité véritable et non une forme déguisée de domination-soumission, ce comportement pré-psychopathique risque fort de s'aggraver avec l'âge.
Ces deux formes de violence n'ont pas le même impact sur nous; mon expérience d'accompagnateur d'enseignant et de formateur m'a montré que c'est plus facile de se contrôler en présence de la première catégorie que de la seconde.
La seconde comporte un "intérêt" majeur : si on ignore nos vulnérabilités, la rencontre avec l'individu violent (de ce second type) se chargera plus finement qu'un scanner à nous révéler nos failles et nos limites, mais l'examen est douloureux !
Se connaître - présenté dans la première partie - comporte l'avantage de présenter moins de prise à cette violence de prédateur fondée sur la manipulation de nos points faibles et nous amène à jouer des scénarios contre notre volonté avec le consentement d'une partie de nous-même. Parmi ces scénarios, ceux qui mettent en jeu la violence sous toutes ses formes et le "plaisir qui l'accompagne" sont fréquents.
Cette moindre vulnérabilité permet alors d'apporter ce que réclame le "traitement" de la seconde forme de violence : une écoute des motivations implicites et un recadrage précis d'autant plus efficace que la personne violente n'a pas réussi à nous manipuler, à nous faire réagir dans son sens (peur, réactions agressives, …) et se retrouve ainsi en partie déstabilisée. |