| Accroître le champ de ses lectures, en y cherchant du plaisir et de l’intérêt, les intentions du plan d’études cadre romand (Pecaro, 2004) rappellent cette volonté affichée par la Semaine Romande de la Lecture (SRL), organisée chaque année par le Syndicat des Enseignants Romands (www.le-ser-ch). En 2006, Entre les lignes (du paysage romand), le sens (et la force du lire-écrire) était d’or! Pour 2007, le sonore doit faire la part belle aux voix : à celles des lectrices et des lecteurs et à celle des textes et des auteurs. La Semaine Romande de la Lecture 2007 – Quatrième de goût de lecture – entend ajouter les bienfaits d’une culture orale revisitée et actualisée, aux apports de la culture écrite et audiovisuelle afin de multiplier les possibilités de représentations du monde et des humains.
Durant une semaine, par l’usage plus intense et plus varié de la lecture, de l’écriture et de l’écoute, il s’agit de donner à penser et à rêver pour découvrir les autres, d’autres lieux, d’autres façons d’aimer, d’autres façons de vivre… Ce sont là les enjeux importants d’un temps fort du lire et de l’écrire d’une semaine de la lecture.
Ecouter est une pratique sociale
Ecouter lire ! Un thème qui doit multiplier les situations d’écoute de textes lus à haute voix. Parce que l’écoute est une pratique sociale et culturelle qui nécessite une relation fondée sur le respect de la parole d’autrui, elle mérite toute notre attention dans les activités du lire/écrire. En effet, l’écoute ouvre une dynamique d’assimilation, d’enrichissement et de respect qui nécessite disponibilité et attention de la part de l’auditeur-lecteur. Ainsi, pour Cornely Alain (1997), écouter et entendre sont les préalables à la compréhension intellectuelle et affective. Des propos qui rappellent que l’écoute est un acte de socialisation qui nécessite attention et silence. Si l’écoute est d’abord tournée vers l’extérieur, vers la parole à entendre, elle est aussi intérieure, tournée vers le ressenti (les éprouvés) que suscite le texte, ouvrant ensuite la voie à tous les échanges possibles. A travers les émotions ressenties, les résonances entendues avec sa propre expérience et ses propres connaissances, l’écoute devient alors apprentissage parce qu’elle installe des repères sur lesquels se construisent de nouvelles connaissances. Todorov T. (2007, p. 24-25), souligne également l’importance de certaines fonctions de la lecture :
En règle générale, le lecteur non professionnel, aujourd’hui comme hier, lit ces œuvres (…) pour y trouver un sens qui lui permettent de mieux comprendre l’homme et le monde, pour y découvrir une beauté qui enrichisse son expérience ; ce faisant, il se comprend mieux lui-même. La connaissance de la littérature n’est pas une fin en soi mais une des voies royales conduisant à l’accomplissement de chacun ».
Saisir, au travers d’un texte, l’incarnation d’une pensée ou d’une sensibilité, découvrir l’interprétation du monde faite par un auteur, retrouver les mots qui traduisent le ressenti d’une émotion intérieure : autant de fonctions, de rapports au texte qui placent le lecteur-auditeur à l’écoute… A l’écoute du monde et des autres et pour mieux s’écouter aussi. En configurant un personnage, un événement ou un lieu, l’écrivain propose et incite le lecteur à devenir actif, un créateur d’images et de liens. Par un mot qui évoque, par l’agencement d’une histoire ou le décor suscité, l’œuvre lue active notre appareil d’interprétations symbolique, réveille nos capacités d’association et crée un mouvement dont les ondes peuvent résonner longtemps en soi. Todorov parle d’un élargissement intérieur, d’inclusion dans notre conscience de nouvelles marnières d’être. Ainsi, la lecture et l’écoute d’une œuvre permettent l’attention aux autres et à soi. Toutes les œuvres lues ou écoutées seront autant de compléments au monde, dit Umberto Eco. Alors, tendons l’oreille aux voix des textes car d’une écoute active peut naître l’expression et la découverte d’autres possibles…
Dès les premiers apprentissages : écoute et partage.
L’idée que l’enfant apprend à lire dans et par les interactions avec autrui renforce le rôle et l’importance des situations d’écoute et d’échange en petits groupes autour des livres. En effet, on voit les bénéfices que les élèves peuvent retirer de situations de lecture axées sur l’écoute, le désir de s’exprimer et d’échanger des idées avec d’autres personnes ayant lu le même texte. Il s’agit là de la dimension culturelle de la lecture qui joue un rôle important dès les premiers apprentissages. C’est toute cette dimension de prise de conscience de la place de l’écrit dans la vie par les élèves que Thériault J. (1996) résume dans son schéma : la lecture d’histoires et partage.
Dans les situations où le parent ou l’adulte lit à un enfant, on observe un partage qui amène l’enfant à imiter l’adulte.
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L’adulte |
L’enfant |
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1 .Lit à haute voix |
1. Ecoute. |
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2. Utilise un ton approprié et imite le langage du livre. |
2. Reçoit un modèle pour agir avec un texte. |
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3. Fait des commentaires et pense tout haut. |
3. Voit comme l’adulte réfléchit. |
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4. Se pose des questions sur ce qui peut arriver.
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4. Trouve des solutions parce qu’on l’invite à penser. Il développe sa capacité d’anticipation.
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5. Manifeste son contentement ou son inquiétude. |
5. Développe son imagination, se permet de donner de la place à ses émotions. |
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6. Attire l’attention sur l’image, sur certains situations, se sert de l’image pour faire des prévisions. |
6. Comprend qu’il existe une relation entre l’image, l’écrit et le langage oral. |
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7. Fait référence à ce que sait l’enfant. |
7. Développe sa capacité à faire des liens entre ce qu’il sait et les situations de l’histoire.
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8. Lui demande son avis. |
8. Développe sa capacité à formuler sa pensée. |
(Extrait de : J. Thériault (1996), J’apprends à lire … aidez-moi !, Les Editions Logiques, Paris.)
La voix des lecteurs et des textes touche l’oreille des enfants et suscitent de multiples résonances. Il s’agit là d’un dialogue où les enfants reçoivent le texte par des sensations multiples qui impriment des mots, des images ou des idées dans leur mémoire en venant enrichir leur paysage intérieur de multiples propositions. « L’imaginaire met en mouvement, donne à désirer. », nous rappelle Michèle Petit (2003).
De la lecture à la littérature
Les situations d’écoute et d’échange activent des liens que les élèves peuvent faire entre les histoires lues et leur propre vécu ou projection imaginaire ; les diverses fonctions du livre comme objet valorisé et comme objet de partage avec autrui sont ainsi reconnues. Et lorsque les grandes intentions du programme (voir Pecaro, 2004) entrent en résonance avec les finalités de la lecture, la culture se vit comme une pratique quotidienne qui vise de multiples objectifs : développer et enrichir ses perceptions, apprécier des formes adaptées de l’écrit et de l’imaginaire littéraire…, fréquenter et apprécier des moments et des lieux de lecture, se constituer un choix personnel d’auteurs, s’imprégner de divers domaines et cultures artistiques, etc. Quand lecture et développement artistique deviennent un art de vivre au quotidien…
Comment écouter la littérature ?
On peut écouter une œuvre pour y capter les échos du moment historique qui l’a vue naître. On peut y retrouver les traces des préoccupations de son auteur. On peut aussi savourer les techniques narratives et autres procédés de rhétoriques mis en œuvre. Mais la véritable réponse fournie à cette question par Pavel Thomas (2006) pour sa leçon inaugurale du collège de France est celle du lecteur qui s’abandonne au texte, à l’immersion dans une œuvre. Cet auteur propose de quitter provisoirement l’attitude habituelle de ceux qui considèrent la littérature comme une cible cognitive, comme un objet d’étude ou d’interprétation savante pour réfléchir à la situation du lecteur qui s’abandonne à la détente et qui crée une intimité avec l’œuvre en s’immergeant dans des mondes fictionnels lointains. Etre sujet à l’immersion, c’est avoir franchi la distance qui vous sépare de la fiction pour être accueilli dans d’autres mondes et pouvoir s’y abandonner.
S’immerger et accéder à des chemins d’idéalité
Devenir un familier des princes et des truands, côtoyer des personnages de comédie et de roman, s’enivrer d’ambiances d’une autre époque ou visiter des ailleurs si différents du quotidien, c’est emprunter des chemins d’idéalité. Il fait bon s’élever au-dessus du quotidien pour s’abandonner à de nouvelles apparences. En défiant le visible de l’habitude, j’échappe à la pression et à l’étroitesse de l’expérience vécue pour offrir d’autres voix à ce « je » qui m’habite.
Porté par la voix
Développer son imaginaire pour accéder à une expérience esthétique, les pouvoirs de la littérature sont nombreux et les voies d’accès aussi. S’immerger dans un univers grâce au texte oralisé, c’est s’immerger par la voix ! Quand l’écoute prime, j’entends du différent, je deviens un confident et je chemine avec les héros. Je fais un effort supplémentaire d’écoute et, sournoisement, un doute vient jeter une ombre sur la trajectoire du héros : « Il se trame quelque chose… ». En spectateur averti, je développe une véritable intuition du conflit à venir… Cette impression n’est pas simplement de l’ordre du cognitif, elle vient d’abord du sonore, de ce murmure de la langue et du sentiment suggéré, des éprouvés et du ressenti profond de la lecture.
Ecoute et inférences…
Expérience mentale consciente, l’écoute engendre un univers sensoriel, d’émotions, de sentiments et d’images qui s’ouvre au discours et à la verbalisation. L’écoute suggère un sens, provoque nombre d’associations qui sont autant de voies ouvertes à l’interprétation (aux inférences). Confrontation de mots, de souvenirs et d’imagination, l’inférence occupe la scène mentale dans un véritable « tête à texte ». Les mots d’autrui trouvent un écho, en activent d’autres et se répondent d’une rive à l’autre d’un dialogue incessant. De nouveaux espaces se créent, tissus d’interprétation et de connaissances déjà présentes. Les voies de l inférence sont ouvertes pour l’induction et la déduction, la sémantique, la logique, le symbolique et tous les liens de l’implicite. « Ecoutez mes inférences ! », tous les « sens » sont dans la lecture.
Sources
Cornely A. (1997). Qui écoute ?, collection Chrysalide, Barret le Bas, Ed. Souffle d’Or, p. 22
Ben Soussan P., et al. (2006), Lire à haute voix des livres à des tout-petits, érès.
Pavel Th. (2006), Comment écouter la littérature ? Collège de France, Fayard.
Petit M., (2003), Eloge de la lecture, la construction de soi, Belin.
Terrien P. (2006), L’écoute musicale au collège, fondements anthopologiqus et psychologiques, l’Harmattan.
Todorov T. (2007), La littérature en péril, Flammarion.
Turgeon E. (2005), Quand lire rime avec plaisir, Chenelière Education.
Programme
Plan cadre romand (Pecaro, Edition, 2004) Conférence Intercantonale de l’Instruction Publique de la Suisse romande et du Tessin.
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