Morceaux choisis de l’intervention de Philippe Meirieu

Je suis particulièrement touché de votre invitation, j’y vois une marque de solidarité, d’amitié et d’espérance, comme le disait Georges Pasquier tout à l’heure, même si le nombre de participants n’est pas à la hauteur des congrès des années 30.

Olivier Baud l’a rappelé, les effets et les impacts sociaux ne sont pas nécessairement proportionnels au nombre de participants de ceux qui initient un mouvement. Les ruses de l’histoire sont à cet égard tout à fait étranges. On n’aurait pas donné cher des thèses de Rousseau, alors qu’il était caillassé sur l’Ile-St-Pierre, pas très loin d’ici, un siècle avant que la Révolution française ne cherche à mettre en œuvre le pacte social. Pas plus qu’on aurait donné cher des quelques individus un peu étranges qui partaient de Genève dans un wagon plombé dans les années 1905. Mais bien évidemment, on peut ne pas espérer les mêmes retombées politiques que celles du wagon plombé qui amenait Lénine, Staline et Trotski en Russie …

Le recul de la pédagogie

J’aimerais vous dire à quel point, me semble-t-il, nous assistons à un recul de la pédagogie dans toute la francophonie. Pourquoi dans la francophonie plus particulièrement ? Pourquoi est-ce elle qui est majoritairement touchée ? Elle est touchée à travers la France qui vit depuis les années 84 un recul de la pédagogie sans discontinuité. Ce recul est marqué bien évidemment en Belgique, en Suisse, en particulier à Genève après la votation de l’an dernier. Il est très marqué également au Québec. Le président du SER me parlait hier de ses contacts et je suis moi-même mobilisé par les syndicats d’enseignants québécois à la suite des déclarations et des décisions de la ministre de l’Education québécoise, qui vient de stopper tout le programme d’éducation par compétences, qui de vient de réintroduire les moyennes de classes et les notes systématiquement à chaque étape de la scolarité, qui vient de réinstaurer le redoublement et qui, comme à Genève, semble bénéficier d’un soutien assez massif des parents. Donc nous sommes bien dans un contexte général de recul de la pédagogie.

Des pédagogues dinosaures ?

Dans ce cadre, l’anti-pédagogie devient un espèce de lieu commun incontournable. Tout le monde semble considérer qu’il est acquis que nous avons déboussolé les enfants en leur imposant un système dans lequel il n’y avait pas suffisamment d’autorité, pas suffisamment de transmission. Il semble acquis, au plus haut niveau des intellectuels de la Francophonie, que la pédagogie et mai 68 sont coresponsables de la dégradation des systèmes éducatifs, comme des difficultés sociales et politiques que vivent nos pays. Alors la question : sommes-nous donc, nous autres ici, des pédagogues dinosaures voués à l’extinction ? Je vais tenter d’explorer avec vous cette question, en reprenant des thèmes qui me sont chers et en essayant aussi d’avoir quelques perspectives à vous proposer.

La double contradiction

Première série de raisons, pour nous réjouir. Si on regarde l’histoire et si on regarde un petit peu ce qui constitue la démarche pédagogique, on s’aperçoit que dès qu’elle se mêle de politique, elle a toutes les raisons d’échouer. Il n’y a aucune raison pour que le pédagogue réussisse en politique. Il a toujours historiquement échoué, il a toujours été marginalisé, il s’est toujours retrouvé dans des situations extrêmement difficiles et il n’a jamais accédé à la concrétisation de ses rêves.

Alors pourquoi le pédagogue est-il, lorsqu’il se mêle de politique, en quelque sorte conduit à l’échec ? D’abord, et c’est une évidence, parce que la pédagogie se construit dans la contradiction et que cette contradiction n’est pas dépassable parce qu’elle constitue précisément sa spécificité et nourrit son inventivité. Or le politique, lui, ne sait pas penser la contradiction.

Quelle est la contradiction majeure de la pédagogie ? Nous la connaissons bien, c’est une contradiction centrale dont nous ne pouvons pas sortir, dont nous ne voulons pas sortir et dont nous ne devons pas sortir : c’est la double affirmation que tout le monde peut apprendre, mais que nous ne pouvons contraindre quiconque a apprendre. Cette double affirmation est une affirmation qui, en soi, est problématique.

Le politique sait les traiter séparément

Si on les prend séparément, chacun des deux termes peut être « traitable » par le politique. Tous les individus peuvent apprendre, ça peut vouloir dire : prenons les moyens pour qu’ils apprennent, mettons-les s’il le faut sous électrodes, sous hypnose, etc … Du moment où tous les élèves peuvent apprendre, toute forme d’endoctrinement ou de dressage peut être envisagée par le politique. C’est bien sûr autour de cela que se sont construits les pires univers totalitaires de science fiction. C’est aussi autour de cela que se sont construits un certain nombre d’errances totalitaristes, y compris celle, par exemple, de la grande révolution culturelle et prolétarienne, dont ont connaît aujourd’hui le nombre de millions de morts et qui était fondée, on l’oublie trop souvent, sur un projet pédagogique. « Tous les individus peuvent apprendre » disait Mao et s’ils n’apprennent pas, tant pis pour eux, on prendra les moyens de les écarter.

Mais ce que dit le pédagogue ce n’est pas seulement « Tout le monde peut apprendre », c’est aussi « Nul ne peut contraindre quiconque à apprendre ». Parce que apprendre relève de la liberté de l’engagement de chacun dans sa propre histoire et dans sa propre destinée.

Alors ça aussi le politique peut le traiter : « Que ceux qui veulent apprendre apprennent, et que les autres n’apprennent pas ! ». Nous sommes dans une société qui est assez conforme à cette espèce d’offre scolaire et culturelle qui laisse chacun s’emparer des biens scolaires et culturels en fonction de ses motivations propres. Alors on voit bien que le politique sait traiter séparément chacune de ces deux affirmations, mais qu’il a beaucoup de mal à les traiter ensemble.

Seul le pédagogue…

Seul le pédagogue dans la classe peut traiter cette contradiction, parce qu’il va inventer des moyens qui permettent à chacun de se mobiliser sur des apprentissages. Et ces moyens, il va les mettre en œuvre dans l’action pédagogique. Le politique, lui, ne sait pas traiter ça. Il ne sait le traiter qu’en abandonnant un des deux volets de la contradiction, c’est-à-dire en utilisant cette espèce de schématisme et de simplification, ou en organisant une sorte d’oscillation entre des formes de totalitarisme pédagogique et des formes d’abstention pédagogique. Le politique ne parvient pas à se situer parce qu’il ne sait pas comment stimuler et organiser l’apprentissage, alors que le pédagogue travaille à ce que tout le monde puisse apprendre, sans que quiconque ne soit contraint à apprendre, c’est-à-dire que chacun puisse mettre en œuvre sa liberté d’apprendre. Voilà quelque chose qui est très difficile à penser pour le politique et à quoi il est réfractaire, parce que ça ne rentre pas dans les catégories, en particulier causalistes, avec lesquelles il fonctionne habituellement.

Nous sommes des gens gênants

Mais il y a d’autres raisons qui font que le pédagogue peut échouer et échoue systématiquement. La première raison c’est que les pédagogues, depuis Socrate, Rousseau, Freinet et bien d’autres ont toujours eu un problème avec les pouvoirs institués. Parce qu’ils travaillent (et Socrate l’a payé de sa vie) à ce que les individus pensent par eux-mêmes, vers quoi les pouvoirs institués ne vont pas forcément tout à fait spontanément. Plus encore, le pédagogue joue, avec les autorités institutionnelles en général ce que j’appellerais, avec Daniel Hameline, une candeur calculée. C’est-à-dire qu’il fait semblant de croire, pour avancer dans son combat, que les autorités sont d’accord avec lui, jusqu’à ce qu’il découvre qu’elles ne sont pas réellement fiables. Nous nouons toujours des alliances avec des ministres ou des autorités qui nous disent qu’ils sont pour l’autonomie des élèves, le développement de la liberté, la pédagogie de projet, etc., nous essayons de prendre au pied de la lettre, d’une manière extrêmement habile, les décisions générales et généreuses des politiques, sauf que les politiques annoncent ces décisions générales et généreuses avec la secrète intention qu’elles ne soient jamais mises en œuvre.

Nous sommes des gens un peu gênants, parce que nous disons sans arrêt aux politiques « Pourquoi est-ce que vous ne faites pas ce que vous dites ? ». Tous les politiques disent : « Il faut l’autonomie des élèves, l’égalité des chances, l’individualisation du travail, l’élève acteur de son propre développement … » On peut en citer des montagnes de discours comme ça, on peut en fabriquer des kilos de projets d’établissements. Le problème n’est pas de fabriquer des projets généraux et généreux, le problème c’est de les mettre en œuvre. Et le pédagogue a ce défaut majeur de faire semblant de croire (alors que foncièrement il sait que ce n’est pas vrai) que le politique veut réellement faire ce qu’il dit. Et il a le même problème que Socrate à Athènes, quand Socrate dit aux gens dans la cité : « Mais pourquoi vous ne faites pas ce que vous dites ? ». Rien n’est plus subversif dans une société que quelqu’un qui oblige à la cohérence ! (…)


Le pédagogue en politique : d’autres raisons d’échouer

  Le pédagogue n’est pas un bon « comptable » : il ne veut pas réduire ses ambitions à des performances évaluables… Il considère que ses finalités ne peuvent s’inscrire dans une logique marchande.

  Le pédagogue est en panne d’alliances : il a pu, un temps, s’appuyer sur la classe moyenne pour faire avancer la démocratisation de l’accès aux savoirs. La classe moyenne considère aujourd’hui que la démocratisation est finie : « Nous sommes rentrés. Fermons la porte derrière nous! »

 

Toutes les raisons d’échouer, mais des tentations à écarter

 La théorisation du pessimisme : « J’ai échoué parce que ce n’était pas possible ! »

 Le vertige de la « belle souffrance »: « Qu’il est doux d’être seul, rejeté et malheureux quand on est sûr d’avoir raison ! »

 

Recadrer le débat pour continuer le combat

  Clarifier notre stratégie :

  Reconnaître nos accords avec ceux qui nous insultent et nos désaccords avec ceux qui nous soutiennent…

   Afficher clairement nos choix de valeurs: nous pouvons trouver dans « les sciences de l’éducation » des outils pour y voir plus clair et travailler de manière plus rigoureuse, mais nous ne nous battons pas au nom d’une théorie scientifique.

  Tenter de comprendre ce qui nous arrive:

  Durkheim contre Dewey : le retour du modèle normatif contre le modèle du développement (analyse de Denis Meuret) ?

  Le renversement du contexte sociologique : la société autoritaire suscitait une éducation à la liberté… la société libérale requiert un développement des dispositifs de normalisation ?

  Dans le « capitalisme pulsionnel » (Stiegler), la société, inquiète de ce qu’elle génère elle-même, développe des dispositifs de contention…

  Le « capitalisme pulsionnel » se développe politiquement sous la forme du modèle « libéral / autoritaire »

 

Conclusion…

La pédagogie ne se joue pas plus à coup sûr que la démocratie :

« La démocratie est une forme de société dans laquelle les hommes reconnaissent qu’il n’y a pas de garant ultime de l’ordre social… dans laquelle les hommes consentent à vivre dans l’épreuve de l’incertitude. (…). Dans ces conditions, le lieu du pouvoir est reconnu comme un lieu vide. (…) Là où s’indique un lieu vide, il n’y a pas de condensation entre le pouvoir, la loi et le savoir, ni d’assurance possible de leurs fondements. L’exercice du pouvoir est matière à un débat interminable.  Les aventures totalitaires nous ont appris quel attrait exerçait la domination, du haut en bas de la bureaucratie… A présent, c’est l’expansion du marché, supposé auto-régulateur à l’échelle de la planète, qui porte un défi au pouvoir démocratique. » Claude Lefort

Si la haine de la pédagogie était tout simplement la haine de la démocratie ?

 

 

 

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