Bête comme chou
Genève - 28/05/2010

Petite histoire de cruciféracées, légère comme un atome de plomb…

Celles et ceux qui me connaissent un peu savent que je ne suis pas toujours d’une redoutable efficacité pour faire les courses. Acheter des denrées, puis les cuisiner, lorsque j’ai le temps, sont des activités que j’affectionne. Mais j’aime effectuer ces opérations calmement. Regarder, inspecter, soupeser, tâter, comparer, sentir les produits avant de les choisir me semble essentiel. J’ai toujours été étonné de constater que certaines personnes pouvaient par exemple saisir la première botte d’asperges venue, sans lui accorder un vrai regard, sans la retourner pour voir si les bouts de tiges n’étaient pas pourris ou sans se rendre compte qu’elle était loin de peser le kilogramme annoncé, ayant perdu quelques têtes depuis l’origine de sa confection.

L’autre jour, j’étais donc dans un magasin d’alimentation (un supermarché comme on dit, bien moins super que le marché tout court, où je n’ai hélas pas loisir de me rendre souvent) occupé à faire les commissions pour le repas. Arrivé devant les caisses de légumes, j’ai vu des choux-fleurs intéressants et des brocolis sympathiques ; je n’ai pas réussi à me déterminer immédiatement. Je ne sais combien de temps a duré mon état contemplatif mais la solution m’est apparue : et si je prenais simplement un peu des deux ? L’idée d’un mélange blanc et vert sauté à la poêle m’a semblé tout à fait appétissante. J’ai donc sélectionné un petit chou-fleur (0,848 kg) et une branche de brocoli raisonnable (0,486 kg). Je me suis rendu compte que les deux affichaient le même prix : 4,95 Fr/Kg. Là, je ne sais pas ce qui m’a pris, peut-être un réflexe écolo inconscient, pour économiser une étiquette et un sac en plastique, mais j’ai pesé ensemble le chou-fleur et le brocoli, les ai glissés dans le même sachet, et ai collé le prix dessus : 6,60 Fr.

Une fois mes achats déposés sur le tapis roulant, cela n’a pas manqué. La caissière m’a regardé d’un drôle d’air et a pointé le cornet transparent pour me montrer qu’il y avait à l’intérieur deux légumes différents. J’ai acquiescé en précisant que cela n’avait pas vraiment d’importance vu que les deux étaient vendus au même prix. Certes, a-t-elle dit, mais ils n’ont pas le même poids. Oui, ai-je rétorqué, certainement, mais cela ne change rien. Bref, après un dialogue poli mais qui commençait à créer du remous dans la file d’attente, la caissière s’est extirpée de son cagibi pour aller peser séparément le chou-fleur et le brocoli. Triomphalement, elle est revenue avec les deux objets, chacun dans une main, bras tendus et écartés, et m’a lancé : « Vous voyez, il y en a un qui est bien plus lourd que l’autre ! Cela ne revient pas du tout au même ». Avec application, elle a annulé le produit entré à 6,60 Fr. et a saisi le prix du chou-fleur à 4,20 Fr. puis celui du brocoli à 2,40 Fr. J’ai renoncé à commenter davantage. La pédagogie a ses limites, surtout quand l’estomac vous appelle à vos devoirs !

Je sais bien qu’à l’heure des cartes « cumulus » ou autres qui enregistrent un maximum de données concernant les habitudes des consommateurs, la gestion des marchandises prime sur bien des choses. Mais ce ne sont pas 500 grammes d’une variété de chou ou d’une autre, comptabilisés à tort, qui risquent de mettre en péril l’offre alimentaire. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas cette préoccupation qui a conduit la caissière à vouloir opérer la distinction. En sortant du magasin, j’ai entendu un client qui expliquait à ceux qui n’avaient pas tout saisi que, grosso modo, c’était encore et toujours l’histoire du kilo de plumes et du kilo de plomb. C’est assez juste. Et je me dis que l’école a encore de beaux jours devant elle. Je suis à la fois indulgent et émerveillé devant les doutes, non dépourvus d’une certaine poésie, que l’on peut éprouver face à la brute réalité de la physique. J’espère même que le moment où les humains sauront de manière innée qu’un kilo de feuilles mortes est aussi lourd qu’un kilo de cailloux n’arrivera pas. Et puis, entre nous, je préfère encore me chopper un kilo de plumes sur le coin de la figure plutôt qu’un kilo de plomb, pas vous ?

 
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