Quarante ans de carrière dans l’enseignement spécialisé
Genève - 12/03/2010
Quels sont vos meilleurs souvenirs et vos plus grandes frustrations à la tête de l’enseignement spécialisé ?
Effectivement, les uns ne vont pas sans les autres! Après plus de 40 ans, à divers postes dans l’enseignement spécialisé, il m’est difficile de ne faire remonter à la surface de ma mémoire qu’un seul bon souvenir ! Les bons souvenirs sont nombreux, car ils ont tous un lien avec notre « mission », à savoir l’aide maximale à apporter à tous les enfants en souffrance, en grande difficulté ou handicapés.
Je revois tous les parents qui ont compris, après un cheminement et un accompagnement plus ou moins long et douloureux, l’aspect positif d’un placement dans l’enseignement spécialisé, qui ont accepté de regarder et d’accepter la « chance » que nous pouvions proposer ainsi à leur enfant…
Je pense à tous ces enfants et adolescents qui progressivement se sont construit des projets de vie qui leur ont permis de dépasser leurs difficultés… Je revois leurs sourires, leurs bonheurs, intégrés au milieu des autres, capables de prendre les transports en commun, de réussir à atteindre un objectif, d’avoir une vie plus autonome et qui, grâce au travail de nos équipes, ont réussi à transformer leur image d’eux-mêmes…
Et finalement, je pense bien sûr à tous les collaborateurs avec qui j’ai eu la chance de travailler au long cours, avec qui des liens forts de confiance et d’estime se sont noués, que nous avons tenté de soutenir, d’encourager, d’inciter à aller au-delà des empêchements, des contraintes et de tous les problèmes qui ne manquaient pas de se poser…
Quant à ma plus grande frustration, elle  est très sûrement ce qui m’a amené à mettre un terme à mon mandat avec anticipation. Face à de nouvelles exigences, ou plutôt de nouvelles façons de procéder (prévisions statistiques, tableaux de bord, mises en perspective, définition des objectifs, exposé des motifs…) j’ai eu le sentiment, peut-être à tort, que nous nous éloignions de l’essentiel, à savoir la mise au centre de l’enfant en difficulté pour privilégier des tableaux et des chiffres.
Mais quel formidable soutien des collègues ! Quel formidable bonheur, tant à Geisendorf qu’au CMU, de me sentir soutenu, reconnu pour tout ce que nous avons tenté de faire au jour le jour - ce que d’aucuns ont appelé du bricolage, ou de l’artisanat – et surtout quelle reconnaissance de tout notre service à tous les collègues pour l’immense travail accompli avec tant de compétence et de qualité. Vous constatez que, finalement, la plus grande frustration débouche sur le plus grand bonheur !
Alors que l’enseignement spécialisé vit sa révolution, quelles seraient les mises en garde que vous souhaiteriez faire ? Au-delà des structures, qu’est-ce qui doit fonder les changements que nous vivons ? 
Les changements actuels doivent continuer à aller dans le sens de ce que nous avons toujours défendu au niveau des grands principes, tant sur le plan suisse que régional et cantonal :
- La volonté de défendre une direction unique de l’enseignement spécialisé et du service médico-pédagogique, sous la forme d’un Office médico-pédagogique qui sera directement rattaché au Département de l’Instruction Publique, avec une mission d’aide à tous les enfants et élèves en difficulté ou handicapés de 0 à 20 ans, en collaboration avec les différents ordres d’enseignement, mais AUSSI avec les structures de la petite enfance et de la formation préprofessionnelle et professionnelle.
- La volonté de mettre en place une politique d’intégration pour tous, chaque fois qu’un projet positif peut être établi, avec les moyens nécessaires en terme de formation, de collaboration, d’aides techniques…
- Une plus grande collaboration avec les parents et leurs associations.
- Enfin une collaboration encore plus étroite avec les écoles spécialisées privées ainsi qu’avec les structures accueillant des adultes.
En lien avec les changements actuels au sein de l’enseignement spécialisé, quels seraient vos espoirs pour le futur de la prise en charge des élèves à besoins spécifiques ?
Mes espoirs par rapport aux changements vont dans le sens du développement d’une prise en charge précoce importante, une collaboration avec les écoles « ordinaires » (moyennant une sensibilisation et une formation adéquate de ses maîtres) et l’intégration sous toutes ses formes envisageables et jamais figées dans un modèle préalablement défini une fois pour toutes.
Et aussi dans le développement d’une politique où l’enseignement spécialisé ne serait plus seulement un lieu d’accueil pour tous ceux que l’école ne sait plus, ne veut plus contenir, mais un lieu d’accueil positif, un service d’aide et de collaboration, un service ressources ayant pour objectif le maintien des enfants, en développant des moyens et des outils différents, au fur et à mesure que les besoins s’imposent.
J’ai bien conscience que cette « souplesse » n’est pas évidente à mettre en place, mais elle est pour moi indispensable, car le handicap quel qu’il soit nécessite du sur- mesure, du cousu-main, pour que nous puissions nous adapter au coup par coup et chaque fois qu’il le faut, à son incroyable polymorphie. Mon souhait le plus cher ? Qu’un informaticien talentueux mette au point LE logiciel miraculeux qui évitera tout signalement imprévisible et dérangeant ! 
Quelles sont à votre avis les collaborations indispensables qu’il faudra développer à l’avenir ?
Pour compléter ce que j’ai déjà dit, je me permets d’insister sur le fait que l’enseignement spécialisé ne doit pas devenir la voie de secours de l’enseignement dit ordinaire qui, à un moment ou un autre, ne sait plus ou ne veut plus « gérer » des enfants dont le problème n’est pas un manque de compétences intellectuelles ou un handicap quelconque, mais principalement un problème de comportement dont les causes sont multiples et principalement sociétales… Je suis persuadé que nous ne pouvons plus faire l’économie d’une réflexion approfondie, avec tous les acteurs qui peuvent et savent éclairer notre lanterne, pour que chaque enfant et ado puisse trouver sa place dans l’école dans un premier temps, et dans la société ensuite, tel qu’il est, et que, pour ce faire, nous puissions lui fournir toute l’aide nécessaire à son développement, à son équilibre et à son insertion.
Quel est le message que vous laisseriez à vos successeurs à la tête de l’enseignement spécialisé ?
Ce que je viens d’évoquer laisse supposer qu’il faut absolument laisser place, à tout moment de l’année scolaire et du cursus de chacun, à l’imagination et à la souplesse des différents acteurs et intervenants qui savent au mieux cerner les besoins des enfants et ados, sans que cela soit forcément planifié. Si l’on veut que les enfants handicapés et (ou) en difficulté deviennent d’abord des élèves qui méritent une prise en charge appropriée, sachant que cette prise en charge n’est jamais définie une fois pour toute et est susceptible de constants réajustements, il faut que nous en ayons la liberté et les moyens…
Cela étant dit, chacun a sa manière d’envisager la direction d’un service en fonction de sa personnalité et de ses sensibilités. Je ne me permettrai donc pas de donner des leçons à mes successeurs. Personnellement, ce qui a toujours motivé mon action, mes interventions, mon travail dans la suite de ce que m’avaient appris mes prédécesseurs pourrait se résumer par ces quelques verbes : Ecouter, Essayer de comprendre, Encourager, Soutenir, Aider, Donner des pistes, Voir ailleurs ce qui se fait, Innover, Défendre, Créer, inventer, imaginer …
L’Office Médico-pédagogique doit s’intégrer au sein du DIP, non comme un service d’accueil exclusivement, mais comme un service – ressources pour chaque acteur de l’école, pour chaque élève et chaque famille.
 
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