Prise sans consultation des milieux et partenaires concernés, la décision du Conseil d’Etat de charger la police d’appréhender les mendiants accompagnés d’enfants, notamment dans le but d’envoyer ces derniers à l’école, a choqué à juste titre. L’association Mesemrom[1] a réagi vivement. Les professionnels de l’éducation sont également interpellés. Personne n’est insensible à la situation des mendiants rencontrés dans les rues de notre canton. Mais, si les réactions des citoyens face à cette misère sont diverses, le fait de croiser des enfants ou des mineurs réduits à la mendicité suscite un sentiment de réprobation quasi unanime. Ainsi, laisser des enfants dans la rue alors qu’ils devraient se trouver à l’école semble intolérable. La solution pour pallier à cela n’est toutefois pas évidente ; trop d’incompréhensions, de méconnaissances et de choix politiques douteux font et continueront à faire des dégâts auprès d’une frange de la population déjà bien malmenée. Police et école Certes, lorsque les lois ne sont pas respectées, il paraît normal d’envisager de faire intervenir la police pour rétablir l’ordre. Toutefois, peut-on raisonnablement imaginer que le premier contact avec l’institution scolaire passe d’abord par une intervention policière plus ou moins musclée ? L’image d’un élève arraché à ses parents, amené de force au service de la protection des mineurs (SPMi), mis en foyer et contraint de se rendre à l’école, fait froid dans le dos. C’est pourtant un scénario envisagé par le Conseil d’Etat qui pousse la maladresse jusqu’à brandir d’emblée la clause péril. Ségrégation, répression et survie Les Roms de passage à Genève sont bien entendu visés. La raison de leur émigration provient du fait qu’ils sont victimes de discriminations dans leur propre pays (la Roumanie, pour la plupart). Sans travail, rejetés par les autres habitants, ils vivent dans des conditions précaires et doivent parfois se résoudre, pour une question de survie, à recourir à la mendicité dans les villes européennes. Leurs enfants sont rarement scolarisés car ils sont souvent mis à l'écart par les autres élèves et par les maîtres. De plus, les Roms n’ont pas vraiment les moyens de financer leur scolarité (repas de midi, matériel, habits). Lorsque les Roms s’exilent avec leurs enfants, c’est donc simplement par obligation, parce qu’aucun projet pour leur progéniture n’existe au pays. Cette pauvreté sociale et économique n’émeut apparemment pas trop nos autorités qui trouvent à leur tour toutes sortes de moyens coercitifs à l’encontre des Roms (fouilles injustifiées, retenues au poste de police prolongées, amendes fictives, évacuations brutales de leur campement, inscriptions dans leur passeport, etc.). Dans ce contexte, le souci commun des départements de l’instruction publique et de la police de protéger et de scolariser les mineurs Roms peine à convaincre. L’école ou la rue, à Genève ou… L’intention louable ne suffit pas. Pour l’instant, la volonté du Conseil d’Etat s’apparente davantage à une action visant à éradiquer la mendicité à Genève et à repousser – comme pour tant d’autres choses – le problème plus loin. Quoi qu’il en soit, la question pour les enseignants demeure. D’aucuns estiment que scolariser des élèves moins de trois mois (temps de séjour maximal) ne servirait à rien. Il est vrai que ce n’est pas l’idéal. Mais quand la seule alternative est la rue, le milieu scolaire est préférable. Tout bout d’école, d’apprentissage, de rencontre avec les autres peut se révéler profitable. Il ne faut cependant pas promettre ce qu’on ne pourra offrir et mesurer aussi quelle éventuelle désillusion surgira au bout de l’expérience. Il y a donc quelque chose à imaginer. Si l’école dégage les moyens nécessaires, informe correctement et va à la rencontre des familles concernées, crée les conditions d’accueil, octroie les postes pour un encadrement adéquat, etc. une prise en charge scolaire – sans passer par la case « police » ! – pourrait être bénéfique. Sinon, que les autorités prouvent leur bonne volonté en axant avant tout leur action sur l’aide aux Roms dans leur pays d’origine, en intervenant directement pour que le droit légitime des enfants à l’éducation soit respecté sur place.
[1] Association de défense des Roms ; Me-sem-rom signifie « Je suis Rom » – www.mesemrom.org |