"L’homme est ainsi fait que celui qui écrase ne sent rien et c’est celui qui est écrasé qui sent." Simone Weil, philosophe française M. Philippe Gnaegi, piétiste et piétineurDans les Lycées neuchâtelois, l’annonce, au corps enseignant, des mesures d’économies par celui qui les a décidées le cœur léger en se basant uniquement sur son sentiment personnel - qu’il partage bien sûr avec lui-même (plus facile ainsi de se tenir à une ligne dure, mais juste puisqu’issue d’un esprit supérieurement intelligent illuminé par de profondes convictions religieuses) - a fait très mal à des maîtres qui se sont sentis fortement dévalorisés. Les enseignants ont pris les flèches acérées de l’ancien directeur de l’Ecole supérieure de commerce en plein cœur. Celui qui a juré devant Dieu qu’il servirait au mieux son canton a infligé une blessure intime à ses anciens collègues. L’accumulation des mesures, notamment contre les profs du secondaire II, devrait conduire des collègues à travailler parfois de 6 à 8 heures de plus par semaine pour préserver les standards de leur enseignement. Mission impossible ! Evaluation et préparation sabrées, multiples directives et la plupart des programmes à la benne, enseignement sur mesure voué à déchoir dans un médiocre prêt-à porter. Et le Grand Chef d’enfoncer encore le clou en affirmant à la presse et à la population que « la qualité de l’enseignement ne sera pas péjorée ». Pieux mensonge ou ultime humiliation ? Les premiers signes de sévères dégâts collatéraux ne se sont pas fait attendre. Découragement, sanglots, colère rentrée, idée de démission pour les plus jeunes, incompréhension hébétée, démoralisation : le mal est fait. Qu’ont fait ces profs au Ciel pour mériter une telle punition? Comme tout bon sectaire néolibéral, le chef du DECS vénère dans la même adoration le Fric et le Très-Haut. La maîtrise du pognon comme signe d’élection. La quête d’une bénédiction divine à même de masquer de sordides calculs. Finalement, l’argent contre l’humain. Une démarche qui n’a rien de très évangélique et qui se répétera au gré des déficits et touchera tour à tour d’autres catégories d’enseignants. La crise : un mauvais prétexte pour sabrer dans la formation Le chef du DECS joue sur du velours en livrant en pâture à l’opinion publique les maîtres du secondaire II. Taper sur les enseignants réjouit un certain type d’électeurs. Quels seront les prochains collègues qu’il agressera pour soigner sa popularité dans les milieux sur lesquels il désire s’appuyer pour assurer sa réélection ? Jusqu’où ira-t-il dans un démantèlement de notre l’école susceptible de servir son ambition personnelle ? Les réactions épidermiques de certaines personnes contre ces profs de Lycée qui osent se plaindre des mesures d’économies les frappant alors qu’une partie de la population neuchâteloise souffre de la crise trahissent, quand elles sont de bonne foi, une méconnaissance des réelles conditions de travail du corps enseignant. Ces réactions détournent de l’essentiel : les décisions précipitées de M. Philippe Gnaegi (suppression de décharges et de dédoublements de classes en langues, augmentation de l’indice-horaire) dégraderaient sensiblement la qualité de l’enseignement délivré dans nos Lycées si elles étaient appliquées, parce qu’elles limiteraient le temps à disposition pour préparer les leçons. La réalité du métier de prof est souvent inconnue des personnes qui n’ont pas de proches dans l’enseignement. Affirmer par exemple qu’un prof de Français de Lycée ne bosse que 21 fois 45 minutes par semaine n’a aucun sens : la présence en classe n’est que la partie émergée de l’iceberg. Il faut ajouter les travaux de préparation et de corrections, moins visibles puisqu’ils se déroulent à domicile, et le pensum dépasse allégrement les 50 heures par semaine et constitue donc un travail à temps complet. On peut faire passer l’indice de 23 à 24 périodes, les profs ne travailleront pas plus longtemps et devront donc économiser dans leur enseignement, dans l’évaluation et la préparation. Ajoutons des effectifs de classe en hausse à tous les niveaux de la scolarité et des contraintes administratives toujours très fortes et on comprendra aisément que c’est bien la qualité de l’enseignement qui est touchée, et donc que ce sont les enfants, les jeunes et leurs familles qui sont les premiers lésés par des restrictions budgétaires touchant l’instruction publique. N’est-il pas insensé de vouloir péjorer la formation donnée à nos jeunes, et tout particulièrement en temps de crise ? Les maîtres de Lycée ne sont pas d’égoïstes extra-terrestres insensibles à la souffrance d’autrui mais des professionnels de l’enseignement prêts à faire des efforts dans le cadre de réformes dont notre canton a urgemment besoin. Mais ils n’ont absolument pas été consultés quant à la nature des économies budgétaires qui permettraient de ne pas trop toucher à la qualité de l’enseignement ! Chasser les toxines mentales et entrer dans la lutte Quand nous sommes traités de la sorte, sacrifiés au veau d’or du budget, il est naturel d’être ébranlés intérieurement et de nourrir des sentiments négatifs et déprimants. Mais il ne faut pas nous y complaire. Nous devons au contraire réagir, nous mobiliser, lutter avec enthousiasme et détermination pour notre dignité, la qualité de notre enseignement et les jeunes de ce canton qui doivent bénéficier d’une bonne formation. Il faut dissiper les nuages noirs de la colère et du ressentiment pour laisser place à l’énergie solidaire et l’ouverture intellectuelle, aux forces constructives qui détermineront une issue à la crise. Informons les députés de notre Grand Conseil des véritables enjeux des coupes budgétaires. Invitons-les à refuser d’entrer en matière sur le budget du DECS qui n’a fait l’objet d’aucune concertation. Cherchons à les convaincre de déroger aux mécanismes de frein à l’endettement parce que la crise touche bel et bien notre canton mais qu’elle ne doit en aucun cas justifier l’abaissement du niveau d’enseignement dans nos écoles. Echanges d’informations et de points de vue, manifestations et rassemblements divers, négociations ou grèves ; ayons recours aux moyens que nous jugeons nécessaires pour pousser les membres du Conseil d’Etat à s’humaniser davantage en retrouvant le chemin de leur conscience perdue. John Vuillaume |