Culture de l’échec à Genève
Genève - 03/10/2008

A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. Et le soufflé retombe vite. La votation en faveur des notes, gagnée il y a deux ans, n’a déployé ses effets qu’une année plus tard. Mais si certains, à l’instar de politiciens peu inspirés, se sont montrés ridicules en affirmant dès septembre 2006 que l’école était revenue dans le bon chemin, aujourd’hui, les changements n’intéressent plus personne et les vraies questions sont éludées.

Aucune étude sérieuse n’a été conduite durant l’année scolaire écoulée pour analyser la nouvelle évaluation des élèves du cycle moyen. Les quelques inquiétudes légitimes des professionnels sont balayées dans l’indifférence. « Les notes ne changent rien » lit-on ainsi dans la Tribune de Genève du 23 août 2008. Selon les chiffres du DIP, le retour des notes en 2007 (réintroduction des moyennes en fait) n’a pas engendré davantage d’échecs et « seul » un 2% des élèves de sixième primaire (6P) double. A partir de là, chacun pourra interpréter à sa guise ce chiffre et, le cas échéant, y voir une justification de la nouvelle évaluation ou, au contraire, se rassurer en se disant que vu son effet nul il n’y avait peut-être pas de quoi s’en offusquer. Il est aussi probable que les monomaniaques des notes et les adeptes du discours sur la baisse de niveau, ceux qui pensent « carotte et bâton » pour motiver les élèves jugeront ce chiffre trop bas car, à l’évidence, pour eux – s’il leur reste un peu d’honnêteté intellectuelle – il n’est pas acceptable d’imaginer que la situation de délabrement de l’instruction publique qu’ils décrivaient hier soit rétablie comme par enchantement d’un coup de baguette magique ; les « vraies » notes étaient censées montrer le « vrai » niveau des élèves. Serait-ce à dire que les soi-disant « bidouillages » du passé avec l’évaluation formative perdurent malgré la votation populaire ? Mais qu’il ne convient plus de les dénoncer parce qu’il faudrait comprendre que la petite cuisine des notes est enfin institutionnalisée de la 3ème à la 9ème, et qu’elle acquiert ainsi ses lettres de noblesse au primaire ?

Des taux d’échec presque intangibles

Revenons à quelques chiffres soigneusement occultés. Au 1er trimestre de l’année scolaire 2007-08 (novembre), avec le tout nouveau livret scolaire, 8% des élèves de 6P n’étaient pas promus au CO. Au 2ème trimestre (février), il n’y en avait plus que 5%... et en juin, à la fin de l’année, ô merveille, on retombait sur ce fameux 2%, politiquement acceptable semble-t-il. Il faut aussi savoir que le pourcentage d’élèves de 6P qui ne passent pas au cycle d’orientation (CO) n’a jamais fléchi, durant les treize dernières années, mais n’a non plus jamais atteint les 2%. En effet, la moyenne des redoublements de 6P, entre 1995 et 2007, se situe à 1,2%, et le plus haut chiffre est 1,7% (en 2004). Il y a donc bien une augmentation, même si elle est faible, du nombre d’élèves empêchés d’entrer au CO. Ces chiffres doivent être affinés, complétés – pour les autres degrés également – et il faudra vérifier si la dernière année du primaire devient réellement plus sélective.

Une génération d’enseignants gaspillée ?

Mais une chose semble sûre : notes ou pas, rénovation ou pas, l’échec scolaire reste, inexorablement, ancré dans les mentalités. Autant un nombre trop important d’élèves laissés sur le bord de la route est inacceptable – et les enseignants et les autorités prennent des mesures, parfois discutables, pour éviter cet écueil – autant réduire significativement l’échec scolaire, voire le supprimer, semble inimaginable, pour ne pas dire louche. Ainsi, sans vraiment le dire, le taux d’échec est quasiment fixé à l’avance, même si le département n’a pas le cynisme de le déterminer officiellement, et les réformes, quelles qu’elles soient, mais trop éphémères sans doute quand elles entendent s’y attaquer, n’y changent rien. Les enseignants nouvellement engagés, tout frais sortis de l’université, formés à l’évaluation formative, sans notes à tour de bras, sont en quelque sorte les premiers à enseigner au primaire et à avoir eux-mêmes connu, du moins en partie, en tant qu’élèves, l’école de la rénovation, à ses débuts. Une génération qui y avait survécu, prête à utiliser son savoir et son expérience personnelle… Mais le règlement les en empêche et il faudra encore attendre une décennie ou deux, si ce n’est plus, pour que la promotion de la culture de l’échec faiblisse…

 
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