L'objet flottant hideux placé au-dessus du Jet d'eau de Genève a déjà fait couler beaucoup d'encre. J'espère juste que cette baudruche flapie qui a eu le don de gonfler plus d'un habitant du bout du lac ne défigurera plus le paysage au moment où ces lignes paraîtront. Les « amoureux » du ballon rond (comme s’il n’y en avait qu’un seul) zapperont ce billet. Ou me le pardonneront… Je n'ai jamais bien saisi d'où venait l'expression « con comme la lune ». La vue de notre satellite m'inspire plutôt de façon bienveillante. La découverte d'un immense ballon de football à 150 mètres de hauteur, imposé à la vue de tout le canton, n'a pas eu le même effet. Le Jet d'eau n'est pas seulement un symbole pour Genève, il peut aussi être vu comme une œuvre, une sculpture aléatoire, qui a son charme et qui ne méritait pas d'être coiffé de cette sphère ridicule bourrée d'hélium. Le vent a eu raison de ce gadget à 360'000 balles – que d'aucuns n'hésitaient pas à décrire comme la 8ème merveille du monde, une première mondiale, s'extasiant sur la prouesse technique qui, à les entendre, pouvait reléguer le premier pas de l'homme sur la lune en 1969 à une balade moins périlleuse que l’ascension du Signal de Bernex par la face Nord – et tant mieux si l'enveloppe déchirée ne revient pas de chez son soigneur anglais. « Plus jamais ça » Mais l'Euro 2008 a son cortège d’écœurements, bien autres que ce misérable épisode. Petit retour au 9 novembre 2007, devant la pierre de la plaine de Plainpalais, où un conseiller d'Etat, le nôtre, n'a pas de mots assez durs pour condamner le drame de 1932 quand l'armée a tiré sur la foule, faisant 13 morts. « Plus jamais ça » martèle-t-il, reprenant l'inscription du monument. L'intervention qui suit est celle d'un responsable du groupe pour une Suisse sans armée (GSsA) qui dénonce le fait que pour l'Euro, le Conseil d'Etat cautionne la mobilisation de 15'000 soldats ; curieuse coïncidence, décalage des discours et étrange conception de la sécurité de ce qui est annoncé comme une fête. Le gouvernement n'en restera toutefois pas là puisque cette manifestation lui donne aussi prétexte à placer des caméras de surveillance un peu partout. Vie scolaire perturbée Les tournois de cette ampleur chamboulent le calendrier de l’école. Mais qui s’en préoccupe ? Sorties interdites, déplacements réglementés, accès fermé à l'économat, élèves fatigués, en manque de sommeil pour cause de matchs la veille : l'école, à l'instar des habitants de certains quartiers, reçoit son lot de désagréments dans une période déjà chargée. Le plus dérangeant se trouve peut-être dans la publicité insidieuse, difficile à quantifier, qui se glisse au sein des établissements à cause de l'événement. Tout justifie la production d’objets sponsorisés et les enfants sont des cibles désignées. Chaque citoyen se rend compte qu'il est impossible d'échapper à la furie footbalistique et que pratiquement n'importe quel produit, un tube de mayonnaise « à la française » par exemple, est orné d'un ballon de foot. La publicité, sous toutes ses formes, nous matraque depuis des mois ; comment les élèves y échapperaient-ils ? Et les enseignants peuvent-ils corriger le tir… sans risquer l’auto goal ? Du foot, du sexe… et même pas de sang ? Des grincheux laissent croire que le football, c’est avant tout la célébration du pognon, un marché juteux incluant celui du sexe en la circonstance. Certains médias nous ont fait frémir en alertant sur l'augmentation certaine des violences conjugales durant l'Euro. Mais pourquoi gâcher la fête ? La presse, jamais en mal de révélations fumeuses, annonce maintenant sur une manchette[1] que « le football stimule le désir des femmes », et prévoit déjà un baby-boom. Celles qui ne le savaient pas verront le mâle frustré de tirs au but d'un tout autre œil, assurément. Elles chavireront en gardant à l’esprit les images des cuisses musclées des joueurs ; il suffisait de le dire et hop, pénétration, coup franc, bien tiré, droit dans la lucarne. Le SRED est-il au courant du pic d'élèves en 2013 ? La prévision des effectifs est à revoir, et vite !
[1] Tribune de Genève, 24-25 mai 2008 |