Dans la course au Conseil d’Etat, la candidature de Philippe Martinet rejaillit comme un honneur sur la SPV, dont il fut d’abord secrétaire pédagogique puis président de 1994 à 2000. Mais cette ambition interroge également. Le 14 décembre 2006, dans une conversation à bâtons rompus avec le Comité cantonal, Philippe Martinet a pu préciser ses approches et ses objectifs. Rétrospectivement, tes fonctions à la tête de la SPV ont-elles été un tremplin vers tes engagements politiques ? Je suis entré dans la politique « par les pieds », par le concret et non par l’adhésion à une idéologie. Ma jeunesse ne m’a pas conduit sur les barricades. Je n’avais pas de culture politique avant les années 1990. Je dois donc beaucoup à mes années SPV, que ce soit comme secrétaire pédagogique, puis comme président. En outre, je me suis rapidement rendu compte qu’il fallait que j’enrichisse mon bagage dans les domaines du droit, de l’économie et des politiques publiques pour devenir un interlocuteur crédible auprès des autorités contre lesquelles je devais me battre. D’où mon mastère à l’IDHEAP. Je suis dès lors très reconnaissant à la SPV de tout ce qu’elle m’a permis d’apprendre et de vivre. Négociations, animation de comités et de groupes de travail, prises de parole devant des milliers de personnes… ce fut un apprentissage prodigieux. C’est d’ailleurs cette même approche empirique qui m’a conduit chez les Verts. Ayant exprimé une fibre écologique au Conseil communal, dans une optique de préservation de la qualité de la vie à Gland, ayant équipé ma maison de panneaux solaires… quand Luc Recordon est venu me chercher, je n’ai pas eu longtemps à hésiter. De plus, je désirais préserver la SPV de toute ambiguïté, ou même de collusion, dans un contexte où le Chef du département était socialiste et où l’on pressentait les difficultés à venir avec lui, alors qu’il devait à la fois piloter une réforme dont on soutenait les options pédagogiques (EVM), tout en conduisant une politique d’austérité drastique (ORCHIDEE). Et la part de l’ambition personnelle dans tout cela ? Si l’ambition personnelle se vit au détriment de la cause que l’on est censé défendre, c’est évidemment un défaut. Depuis que j’ai commencé l’Ecole normale en 1974, j’ai été animé par la curiosité d’aller « voir ailleurs ». D’ailleurs, dès mes premières années d’enseignement, j’ai fait du journalisme pour aller à la rencontre des gens et du monde. En 2000, après 10 ans de combat, je n’avais plus le côté « abrasif » qui convient à un leader syndical et je voulais voir si j’étais capable de faire mieux que les interlocuteurs dont je critiquais la gestion. Alors oui, rétrospectivement, je comprends que mon engagement au sein de la SPV puisse être vu comme un tremplin à mon activité politique. Quelle place au gouvernement pour un « pédagogue » et au service de quel changement et de quelle « gauche » tient-il à s’engager ? Le projet de société des Verts est à contre-courant du consumérisme ambiant. Or il faut faire passer ce projet sans passer pour des pères fouettards ou sembler demander que l’on en revienne à l’âge des cavernes. De plus en plus, en matière de développement durable, on sait ce qu’il faudrait faire. Quelle politique il conviendrait de mener. Mais on sait aussi où en est la population, où sont ses désirs, ses envies, ses contradictions. Et donc le chemin à parcourir. Alors oui, avoir un « pédagogue » au sein d’un gouvernement est plutôt une bonne chose, également pour l’image de la profession. Mais je ne brigue en aucune manière le DFJ, qui est fort bien tenu. Et je ne ferai pas de l’école une thématique de campagne, même si lors des débats publics, la première question qu’on me pose, c’est : « Alors cette filière unique ?… » Les solutions que l’on peut trouver quand on cherche un développement durable imposent des solidarités, par exemple par des mesures de « discrimination positive », quand il convient de donner plus à ceux qui ont moins. Et si l’écologie n’est pas soluble dans le parti socialiste, nous nous retrouvons, parce que la dimension sociale est indispensable à une société durable. En ce sens, j’ai toujours eu « le cœur à gauche ». Mais, les Verts imposent le défi de passer du discours aux actes. Ainsi parfois, certains socialistes privilégient le social ou la défense de l’emploi à court terme, comme dans le cas des taxes sur les poubelles, de l’interdiction de la pub’ pour le tabac dans les cinémas ou de l’aménagement du territoire. Cela nous conduit à conclure d’autres alliances, notamment avec la droite raisonnable. Car nous disons que tout ne saurait être sacrifié à l’emploi et à la croissance. Et qu’avec 2% de croissance annuelle, la planète n’en pourra plus dans un avenir proche. Mais je crois pouvoir affirmer que les « rose-rouge-verts » ont élaboré une plate-forme solide, à la négociation de laquelle j’ai directement participé. C’est, pour une future majorité de gauche plurielle, un projet de gouvernement exigeant. Développement durable, anticipation, exigence… comment faire passer concrètement ces valeurs ? Mieux on anticipe le changement, plus il est facile d’y procéder, surtout quand la conjoncture est bonne ! Si on attend que le permafrost nous tombe sur la tête pour s’inquiéter du réchauffement de la planète, on va gérer les problèmes dans la panique ! Même si nous sommes confrontés à des problèmes qui dépassent largement le niveau cantonal, nous avons une responsabilité d’agir et des atouts à faire valoir. Prenons la loi sur l’aide à la promotion économique : et bien, si l’on conditionne les aides aux entreprises qui préfigurent les emplois de demain, on oriente de manière pertinente l’économie. De plus, on valorise l’excellent réseau de hautes écoles du canton de Vaud. Autre proposition : les marchés publics doivent être ouverts en priorité aux entreprises formatrices, respectueuses du partenariat social ou qui privilégient la production de proximité. Par la loi sur l’énergie ou sur les déchets, un fonds a été créé pour soutenir le développement de nouveaux savoir faire. Sur l’aménagement du territoire, il doit être procédé à des choix stratégiques : veut-on continuer de « manger » tous les espaces verts et miter le territoire ? sommes-nous capables de penser des villes dans lesquelles il est agréable de vivre ? Comme on le voit, l’écologie est une grille d’analyse pour l’ensemble des politiques publiques. Ce n’est pas juste la cerise sur le gâteau ! Et l’école dans tout cela ? Comme pour le réchauffement de la planète et le développement durable, on dispose d’indicateurs issus de la recherche et de l’expérience du terrain. On est conscient de certains problèmes, et notamment que l’école reste une formidable machine à reproduire les inégalités. Mais il est très difficile de dépasser les représentations naïves. Je ne comprends pas, par exemple, pourquoi le Docteur Haury est rationnel quand il parle de médecine et devient irrationnel sur l’école. Même si remettre en question l’école, ce qu’on y a vécu, est un travail en profondeur, qui comporte une dimension psychologique liée à l’enfance de chacun-e. Dans le domaine industriel, le savoir est très vite partagé et exploité car c’est une question de survie économique : ce n’est pas le cas dans le domaine de l’école où les enjeux sont plus diffus. Pour avancer, la recherche en éducation doit être nettement mieux valorisée, au sein même des écoles. En matière de réformes, je crois que l’on ne tient pas assez compte d’où se trouvent les acteurs, de leurs représentations et des intérêts qu’ils peuvent avoir à risquer des changements… ou à résister. L’autorité politique présente la plupart du temps des projets idéaux, impossibles à réaliser, qui invalident ce qui a été fait jusqu’ici, ou qui permettent d’objecter immédiatement le manque supposé de moyens. Rappelons-nous les discours sur l’enseignement du français ou sur l’intégration des élèves en grande difficulté dans les classes régulières. Certes, la société a besoin de leaders politiques et d’autorités donnant un cap, apportant soutien et sécurité. Car il faut d’abord reconnaître qu’il est impossible de mener des réformes d’envergure si les gens sont désécurisés sur leur statut ou leur emploi. Mais au-delà, c’est en premier lieu aux acteurs, aux équipes, de prendre en main leur destin professionnel. Il faut aussi que l’école, cette institution, soit respectée et reconnue. Que les politiciens s’imposent une certaine obligation de réserve à son endroit. Et il faut mettre au crédit de Mme Lyon que le climat est dorénavant pacifié, même si c’est un moyen et non une fin en soi. La plateforme de gauche est plutôt silencieuse sur la culture… C’est vrai et je le regrette, car la population est prête à répondre à une bonne offre culturelle: il suffit d’évoquer les familles qui se pressent à la Nuit des musées, aux journées du Patrimoine à celles dites Sciences et Cité. Mais le peloton s’étire. Et si l’on prend les gens pour des crétins, ceux-ci finiront par le devenir. C’est pourquoi, dans ce domaine aussi, les Verts font le pari de l’éducabilité : ainsi, par exemple, les écoles de musique non professionnelles doivent être mieux soutenues, de même que les troupes de danse ou de théâtre qui travaillent sur le long terme et non seulement pour des créations ponctuelles. Les gens de culture pourraient être mieux intégrés dans l’enseignement. Et des budgets spécifiques y être consacrés, comme c’est le cas à l’OPTI. Des projets à moyen ou long terme peuvent être développés en partenariat, et intégrés aux programmes scolaires. Il faut dépasser les happenings sans lendemain et au contraire planifier des activités scolaires sur plusieurs mois, intégrant de telles collaborations. De manière générale, à l’heure où chacun reconnaît que le principe « une classe avec un seul maître » est dépassé, l’école doit s’ouvrir à d’autres acteurs, que ce soit ceux des ONG ou de la culture. On ne peut pas accepter la fracture entre une élite adepte d’une culture hermétique et Ted Robert ou la Playstation pour les autres. Si tu es élu au Conseil d’Etat, tu deviendras l’un des « patrons» de la fonction publique. D’autre part, tu as été un des négociateurs de l’accord qui a abouti à la nouvelle Loi sur le Personnel, que certains disent trop généreuse… D’abord, je saisis l’occasion pour relever que les faits montrent depuis cinq ans que les négociateurs FSF d’alors n’étaient pas les « vendus » que d’aucuns ont voulu faire croire. Et que les acquis de la fonction publique n’ont pas été bradés, alors que nous étions dans un contexte de reculs dans tous les cantons. Des milieux comme les Juristes progressifs le reconnaissent : la LPers est un très bon statut en comparaison intercantonale ou avec le privé. Ceci étant dit, tout n’est pas réglé. Il y a bien sûr les ambitions non réalisées de la Loi en matière de formation continue. Mais je prends aussi l’exemple des procédures disciplinaires, dans lesquelles il n’existe pas de paliers : l’avertissement signifie qu’on vous montre la porte ; il n’y a pas de coup de semonce dans le dispositif. Les négociateurs FSF de l’époque avaient pourtant mis le doigt sur cette question. De plus, à force de juridisme, le licenciement pour « incompétence avérée », introduit alors avec notre accord, n’est jamais utilisé, alors que dans de rares cas, qui discréditent tout l’Etat, il faudrait pouvoir y recourir. Tout doit être protocolé, alors même que ce qui se passe en classe, par exemple, est établi dans des interactions orales, dans des événements difficiles à mesurer. Le système est autobloquant. Sur ces deux points, tant l’Etat employeur que la SPV, qui a des valeurs d’éthique professionnelle à défendre, pourraient se rejoindre. Au plan salarial, les négociateurs FSF avaient obtenu que des conditions précises doivent être remplies pour que les mécanismes salariaux puissent être suspendus. Dans ce contexte, dire à l’automne 2006 que le canton est encore en crise et refuser le plein retour aux mécanismes d’indexation et d’augmentation, (même le misérable million et demi pour la pleine indexation), pose un vari problème de crédibilité du gouvernement. C’est scandaleux et indéfendable. Idem avec l’enlisement du chantier « decfo-sysrem », et de la nouvelle grille salariale qui devrait permettre aux instit’ généralistes d’être enfin réévalués. Cette arlésienne a assez duré. Je reste pourtant assez dubitatif sur les chiffres que le gouvernement articule, qui me semblent insuffisants. Bien sûr, je m’engage à soutenir la cause de la revalorisation financière des généralistes et la révision de l’horaire des semi-généralistes si je suis élu au Conseil d’Etat… Propos recueillis, à Lausanne, par le Comité cantonal de la SPV, le 14 décembre 2006 |