Maîtresse enfantine et fier de l’être

Ma première prestation radiophonique de nouveau président a permis à la République de s’esclaffer par Tribune interposée; tant pis ou tant mieux, peut me chaut! En réponse à la question du journaliste de savoir ce que j’avais été avant d’être élu président, j’ai déclaré que j’avais oeuvré comme «maîtresse enfantine» dans les écoles.

Certains y ont vu une blague, d’autres une maladresse, d’autres enfin une provocation. Il s’agit d’abord une réalité. En effet, jusqu’à des changements très récents, la Loi sur l’instruction publique précisait que, dans l’organisation de l’enseignement primaire, les classes de première enfantine à première primaire étaient tenues par des maîtresses. Sur la fiche de salaire de tous les enseignants de division élémentaire, le titre de «maîtresse enfantine» a été pendant longtemps la règle. Au-delà de l’anecdote, la réaction du journaliste est indicative du chemin encore à parcourir pour une réelle égalité des genres dans  notre société. Un homme ne peut pas revendiquer un titre professionnel féminin sans qu’il soit immédiatement suspecté d’être flou dans son identité sexuelle. Par contre, de nombreuses femmes sont plombiers, pompiers ou médecins et personne ne songe à se gausser de leur potentielle ambiguïté sexuelle parce que leur métier ou profession se décline au masculin. On sait également qu’une profession exercée par une majorité de femmes est dévalorisée aux yeux du grand public. Comme homme dans une profession traditionnellement féminine, j’ai toujours dû répondre à des questions ou remarques plus ou moins bizarres: «C’est après combien d’années que tu pourras t’occuper des plus grands?» «C’est bien les hommes dans ce métier, ils ont plus d’autorité. Et pour tous les enfants qui n’ont pas de papa à la maison, tu peux être père de substitution», etc. Face à ce genre d’assertions j’ai toujours revendiqué le droit d’être une maîtresse enfantine comme les autres; passionné par sa profession, nourri par la rencontre avec des enfants et leurs parents et par la collaboration avec les collègues. J’ai toujours eu mes points forts et mes points faibles, des domaines où j’ai pu progresser grâce à la coformation au sein des équipes enseignantes où j’ai travaillé. Dans le fond, un professionnel comme on en rencontre beaucoup, homme ou femme, à la tête des classes du canton. C’est pour cette profession que je me suis engagé il y a vingt ans, engagement que je compte poursuivre dans ma nouvelle position de président. Comme le nouveau comité l’affirme dans sa déclaration d’intention, cette défense de la profession ne s’arrêtera pas aux enseignantes de la division élémentaire, elle visera l’ensemble de l’enseignement primaire, ordinaire et spécialisé. Cela passe par une demande récurrente de postes supplémentaires, surtout au vu des réformes qui arrivent. L’enseignement primaire a une histoire de plusieurs réformes, menées ces dernières années sans que l’autorité politique se donne les moyens de ses ambitions. La SPG n’a eu de cesse de le dire. Concernant la division élémentaire, tout le monde est d’accord qu’il faut y mettre les moyens, parce que c’est durant ces quatre années que les habitudes scolaires se mettent en place, que tout se joue (ou presque) pour la suite de la scolarité des élèves. Certains établissements ont fait le choix de concentrer les forces sur ces premières années, c’est une politique qui s’est révélée payante à long terme. En effet, il vaut mieux traiter les difficultés assez tôt, avant qu’elles ne se cristallisent, ou deviennent à ce point importantes qu’il est bien plus difficile d’y apporter des réponses. Si le conseiller d’Etat a souvent affirmé qu’il était d’accord avec l’idée de renforcer l’encadrement en division élémentaire, pour l’instant rien n’a encore été fait dans ce sens. Peut-on espérer que la concrétisation des projets politiques (introduction du Plan d’études romand, par exemple) de ces prochaines années l’amènera à corriger le tir, en engageant les forces nécessaires à la réalisation de réformes prévues?

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